‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 175 sur 205 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

A propos d'émigrés français en Russie. — Les Montebello. — Le marécha Mortier. — Son explication de la Circoncision. — Quatre jolies sœurs. — Le prince Poutiakine- — Son originalité. — Le jeune comte Panine et le vin de Champagne. — Historique détaillé de l'arrestation et de l'expulsion du professeur Cousin. — Energiques représentations de M. de Rumigny. — Perfidie de M. de Jordan. — Lâche complicité de M. d'Einsiedel et simplicité du général de Minckwitz.

Paris, octobre 1826.

Je vais maintenant passer en revue les personnages autres que ceux de la société dresdoise ou du corps diplomatique que j'ai eu l'occasion de rencontrer dans la capitale saxonne.

La princesse Mentchikofï est fixée dans la capitale saxonne où, malgré son grand âge, elle tient une maison fort agréable. On la dit mariée secrètement avec un émigré français, le chevalier de Vignières, portant l'uniforme de Malte, dont il a reçu la décoration de l'empereur Paul; lequel a, du reste, prodigué cet ordre au point qu'aucun Russe ne veut plus le porter. Le chevalier, qui tranche du maître dans la maison de la princesse Mentchikoff, sent son intrigant d'une lieue et a l'air d'un coiffeur faisant le gentilhomme. De combien de pareils hommes, et même de chevaliers d'industrie, la Russie a été inondée lors de l'émigration française!... Dans le tas, il s'est trouvé sans doute des gens de bonne souche, de vrais gentilshommes français — et le chevalier de Vignières est, j'en suis sûr, du nombre — mais que de Français, au passé louche, introduits dans les familles russes, comme gouverneurs, précepteurs, secrétaires, et se disant, tous, gentilshommes ruinés par la Révolution!... Le prince Labanoîï, grand seigneur fort riche e\ forl gai qui réside fréquemment

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à Dresde, a connu deux de ces faux gentilshommes français dont les aventures méritent d'être notées. L'un était précepteur chez un vieux Russe, retiré sur ses

tnics, ayant peu de communications avec les habitants des villes et ne sachant rien de ce qui se passait hors de la Russie. Le soi-disant gentilhomme était chargé d'apprendre les finesses de la langue française aux petits-enfants du vieux Russe. Gai et complaisant, le jeune précepteur se lit aimer de ses élèves et devint bientôt un petit roi dans l'intérieur de la famille. Un beau jour, il fut question de faire apprendre l'italien aux enfants, et l'on allait se mettre à la recherche d'un professeur de cette langue, mais mon homme s'interposa, déclara qu'il savait l'italien, car, comme on le sut plus tard, il n'était nullement gentilhomme mais simplement un ancien petit négociant gascon poursuivi pour escroqueries, et craignait le contact d'un véritable précepteur qui eût pu dévoiler son peu de connaissances personnelles. Le vieux Russe accepta, et le précepteur français commença aussitôt les leçons d'italien, qu'il donnait de curieuse façon, écartant avec soin tout livre écrit en langue italienne. Trois ans plus tard, le prince Labanofî, se trouvant de passage chez le seigneur russe, constata que le fameux précepteur s'exprimait en fort mauvais français et ignorait absolument les règles de la grammaire. Quant à l'italien, c'était un peu de gascon qu'il avait appris aux enfants de la maison!

L'autre précepteur français était un homme au maintien grave, ne parlant qu'à demi-mots et avec discrétion de ses malheurs qui l'obligeaient à faire usage de ses talents pour vivre. En grande vénération dans la famille moscovite où il avait été admis, il était entouré d'égards et considéré comme un homme d'une haute naissance, soutenant son infortune avec dignité et résignation. Surpris, une fois, au bain, par le domestique attaché à son Bervice, il ne put cacher une empreinte qu'il portait sur l'épaule : une fleur de lys au ferbrûlant. Le « gentilhomme » tire parti avec une bonhomie apparente de la découverte involontaire faite par le dômes-

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