‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 176 sur 205 · CHAPITRE XVI II · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI II

tique qu'il traite avec une extrême confiance : « Ah! mon ami, dit-il, tu as surpris, sans le vouloir, un grand secret. Pour tous, je ne suis ici qu'un simple gentilhomme, obligé de travailler pour vivre, et c'est déjà assez de honte pour moi que d'être réduit à l'exercice d'un emploi aussi subalterne que le mien; mais cette marque t'a tout dit. Tu as vu la preuve que je suis un des princes de la famille royal»' de France, chassés du pays où ils régnaient. Je te montre \< i une grande confiance; jure-moi sur ton honneur que tu me garderas le secret. Je serais trop humilié, si l'on savait que le précepteur est un prince de famille souveraine... » Le serviteur, touché de la confiance qu'on lui montrait, fier de servir un prince de famille royale, promit tout ce que le précepteur voulut, et garda, peut-être, pendant quelques mois, le secret juré... Mais une première confidence en amena une seconde, puis une troisième, si bien que tout le monde dans la maison savait qu'un prince malheureux faisait le métier de précepteur; les égards redoublèrent, les bons procédés se multiplièrent autour du Français qui n'y concevait rien, car on ne faisait, en paroles, aucune allusion au secret qu'il avait révélé. Cette situation durait depuis de longs mois, quand, malheureusement pour le précepteur, un parent de la famille russe vint la visiter; il parla de l'accueil fait par l'impératrice Catherine aux émigrés français, et l'on se laissa alors aller à dire quelle était la naissance du précepteur. Le visiteur, jeune seigneur fixé habituellement àla Cour impériale, s'étonna, demanda comment on avait appris cela, et, après le récit de la scène du bain, expliqua à ses cousins que leur « prince français » n'était qu'un échappé du bagne ou un forçat libéré. Dès le soir, le distingué précepteur était congédié.

En 1824, le jeune duc de Montebello vint avec son frère Gustave à Dresde, pour y rencontrer une jeune et jolie Russe qu'il avait entrepris d'épouser. Il était accompagné dupmfesseur Victor Cousin, ami de sa famille, chargé par la duchesse douairière de Montebello de porter les yeux de la raison dans une affaire où les yeus «le l'amour, seuls, avaienl

encore pénétré. J'ignore si c'est l'influence du professeur Cousin qui en est cause, mais ce mariage ne se fit pas. Le duc de Montebello, son frère Gustave et le professeur lurent présentés dans la société.

Victor Cousin, savant consommé, d'une conversation instructive et attachante, est toujours et en tout professeur. Il se pose comme dans sa chaire, la main droite dans l'ouverture du gilet, sur la poitrine, la tête en arrière, et alors il parle. Le duc de Montebello, dont les études ont été fort brillantes, est un homme froid et remarquablement distingué. Par ses opinions politiques, il est un adversaire du gouvernement et figurera très certainement dans l'opposition de gauche quand il aura l'âge d'entrer à la Chambre des pairs. Je m'étonnais, un jour, devant lui, qu'étant dans des dispositions aussi peu favorables au Roi et à son gouvernement, il en eût accepté la dignité de pair : « On accepte toujours, me dit-il, une position qui peut servir à faire prévaloir, un jour, ses opinions. Et, d'ailleurs, ai-je une reconnaissance personnelle à nourrir?... Non. En plaçant quelques noms chers à l'armée sur la liste des pairs nommés à la seconde Restauration, les Bourbons ont cru faire quelque chose d'utile à leur cause. Ce qu'avait été mon père ne pouvait pas permettre que, dans une pareille circonstance, son fils aîné ne fût pas placé sur la liste (1). » Lorsque le professeur Cousin eut été arrêté et conduit en Prusse, circonstance dont je parlerai un peu plus loin, et après l'échec du mariage pinjeté, le duc de Montebello quitta Dresde. Gustave, son frère, excellent jeune homme timide et doux, y resta, étant fort épris d'une délicieuse Polonaise.

Dans le voyage que l'affaire Cousin me fit faire à Paris,

(1) En premières noces, le maréchal Lannes, duc de Montebello, avait épousé une Femme très commune de son pays, Lectoure. dont le divorce le sépara. Il était né de ce mariage un fds, assez mauvais drôle, qui voulut, en qualité de fds aîné du maréchal, se faire reconnaître comme ayanl droit au bénéfice de l'ordonnance de 1815. Il ne voulait probablement que soutirer de l'argent aux Montebello. Pendant que le procès s'instruisait, ce jeune homme, rentrant fort mouillé de la chasse, prit une maladie <i"iit il mourut. [Note de l'auteur.)

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