‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 179 sur 205 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

à la construction de sa maison, au choix des fabriques de son parc.

Pendant la canicule, il porte, contre la dent des chiens enragés, des bottes de fer-blanc, et contre le mauvais air el les exhalaisons pestilentielles, des éponges humectées de vinaigre, dans son jabot et sa cravate. Ses gilets sont en deux pièces absolument distinctes : le devant et le dos, réunis, sur les épaules et sur les côtés, par des boutons. Il porte toujours quatre ou cinq gilets, de sorte que, selon la tempéra* ture, par ce système de boutons, il peut ajouter ou retirer un certain nombre de gilets sans avoir à quitter son habit.

Par la pluie, il marche, abrité sous un parapluie, garni d'un bord d'un pied et demi, descendant verticalement jusqu'à hauteur de ses hanches, et, sur le pourtour de cette cloison circulaire d'étoffe, sont percées de petites fenêtres.

L'invention dont le prince Poutiakine est le plus fier est l'appareil qu'il s'est fait installer pour ses « bains d'air » de l'été. Au centre d'une vaste pièce, est suspendue, comme un lustre, une grande cage dans laquelle est un petit sopha et une table. Toutes les fenêtres et portes de la chambre sont ouvertes, et leur élévation est calculée de telle sorte que la cage puisse les dominer de deux à trois pieds, afin de n'être point suspendue précisément dans un courant d'air. Le bon petit prince s'établit tout nu dans cette cage, et, comme il prétend qu'on ne peut s'enrhumer que par les articulations et par le front, il enduit le dessus des pieds, les genoux et les coudes circulairement, le front jusqu'à la pointe du nez, e1 les poignets, d'une sorte de pommade qu'il saupoudre d'am'don. A la ville, où le prince n'a pas cette installation bizarre pour bain d'air, il se contente de faire rapidement les ci m pas, à travers ses appartements aérés, étant, bien entendu, en costume du père Adam.

Lors du séjour du maréchal Mortier à Dresde l'an dernier

(1825), le prince Poutiakine vint tout le premier lui faire

une visite, pour le remercier des soins qu'il avait fait prendre

de sa propriété de campagn en 1813. Le maréchal y avait,

;i œtte époque, établi son quartier général, el donné des ordres, pour que les étranges fabriques fussenl respectées soldats. Quelques jours après, M. de Rumignv el moi accompagnions le duc de Trévise allanl rendre la visite reçut . Dans le momenl où la porte --'ouvrit pour nous donner passage, le prince, nu et amidonné comme je l'ai expliqué, prenait précisément un bain d'air. Apercevant l'hôte illustre qui entrai! chez lui, le prince oubli*- sa mise singulière H vienl avec effusion à la rencontre du maréchal, auquel il montre le chemin du salon; mais, dans ce salon, une grande gla< • vient rappeler au prince Poutiakine l'état de sa toilette, et, sans ajouter un mot, il s'enfuit à toutes jambes. Quelques minutes après, il reparut vêtu, mais ayant oublié, dans sa précipitation, de retirer l'amidon qui lui couvrait le visage... Inutile de dire que, pendant sa courte absence de joyeux rires sortirent de nos poitrines, et le soir, à la légation, le bon maréchal s'en donna de nouveau à cœur joie...

Dans le courant de l'année 1824, trois de mes meilleurs amis : le comte de Cramayel, le comte Hippolyte de la Rochefoucauld et Adolphe Billecocq, tous trois secrétaires de légation, respectivement à Vienne, Hanovre et Berlin, s'arrangèrent pour venir passer ensemble quelques jours près de moi à Dresde. Nous fîmes de compagnie mille folies. Mais, si par leur exubérance et leur gaîté mes amis étonnèrent les rigides et moroses Saxons, eux aussi eurent, au moins une fois, lieu d'être étonnés. Dînant un soir chez l'aimable général de Canicoff, nous nous trouvâmes à table avec un jeune comte Panine, petit-fils de l'ancien ministre îles affaires étrangères de Catherine II, se rendant ;i Madrid en qualité de secrétaire de légation (1). Nous vîmes notre collègue russe absorber un nombre énorme de verres de Champagne, qu'il avalait d'un trait, à la mode de son pays, el sans que sa condition enjouée et intéressante s'en ressentit un instant.

(1) Ce comte Panine est, croyons-nous, le comte Victor Panine, diplomate '!>' grand mérite, devenu ministre de la justice de R Vote de

l'éditeur.)

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