CHAPITRE XVIII
Après avoir parlé un instant à voix basse à l'un des domestiques, le vieux général de Canicoff se tourne vers son compatriote :
— Voyons, prince! lui dit-il. Je suis émerveillé. Nous sommes ici entre amis. Combien croyez-vous avoir à vous seul absorbé de bouteilles de Champagne?
— Cinq, prince!
— Cinq?... Qu'est-ce que cela?... A la Cour de Russie, je connais de mes amis qui, dans un repas, vident sans sourciller, sept et huit bouteilles de Champagne.
Voyant notre étonnement, le comte Panine, s'adressant directement à nous, ajouta :
— Voilà comment vous êtes, vous, les Français; vous faites d'excellents vins, et vous ne savez pas les boire...
— C'est là-dessus, en effet, que nous ne nous entendrons pas. riposta Cramayel; en France, nous savons savourer notre vin; vos compatriotes V ingurgitent en hâte... —
C'est dans cette année 1824, qu'au retour des eaux de Schandau, les destinées diplomatiques me ménageaient un tour de leur métier. Je veux parler de l'arrestation et de l'extradition du professeur Victor Cousin.
Mon chef, le comte de Rumigny, venait de quitter Dresde pour voyager dans les duchés de Saxe, et pour la deuxième fois en quelques mois, je me trouvai, de droit et de fait, chargé des affaires de la légation.
M. Cousin avait, ainsi que je l'ai déjà dit, accompagné les jeunes de Montebello à Dresde, où il habitait un apparlement garni dans la Kreutzgasse (rue de la Croix), en face de ['église de la Croix, près de la place du Vieux Marché, 'l non loin de l'hôtel de la légation de France.
Le 14 octobre, avant 7 heures du matin, étant encore au lit, je vis entrer chez moi le duc de Montebello, la figure bouleversée :
— Un peloton de soldats, commandé par un officier, est dans la maison que j'habite, me dît-il. <>n veul enlever
M. Cousin, au nom du gouvernement saxon, pour le conduire en prison.
Je me hâtai do me lever, de me vêtir, e1 de courir en compagnie du jeune duc vers la Kreutzgasse, pensant à quelque méprise. L'officier saxon me laissa entrer sans difficulté, el je trouvai M. Cousin occupé, tranquillement, à écrire. Il me dit qu'il ne concevait rien à ce qui se passait, qu'il ne parlail pas assez facilement l'allemand pour converser avec l'officier, mais qu'il n'avait absolument aucune idée à laquelle il pûl s'arrêter pour expliquer l'existence d'un mandat d'arrêl contre lui. Sans doute, ses opinions politiques étaient connues
pour être libérales, mais il n'appartenait à aucune secl i
société politique secrète... Je parlai à l'officier : je lui dis, qu'à mon avis, il n'y avait dans tout ceci qu'une méprise qui avait besoin d'être éclaircie, et que, au nom de la France et sur ma responsabilité personnelle, je le sommai de sursi à l'exécution de la commission dont il était chargé, jusqu'à ce que j'eusse vu le ministre des affaires étrangères de Saxe. Je lui faisais observer, d'ailleurs, qu'il n'était porteur d'aucun ordre écrit, et que l'affaire pouvait devenir fort grave pour lui s'il passait outre avant que j'eusse eu le temps d'approfondir ce mystère... Il me donna sa parole de patienter jusqu'à mon retour...
Je m'en voudrais de consigner ici par le menu les péripéties de cette journée du 14 octobre 1824 : courses inutiles à la recherche de l'introuvable ministre d'Einsiedel, conférences avec son second, le pauvre et faible général de Minckwitz, qui, se retranchant derrière de prétendues instructions confidentielles et abusant de la différence de nos agi s, me conseillait paternellement de refréner un zèle qu'il qualifiait d'intempestif. Toutes ces allées et venues firent que la nuit était venue tout à fait lorsque je pus retourner à la Kreutzgasse. L'officier gardant M. Cousin m'attendail pour être dégagé de la parole qu'il m'avait donnée. Il me lit alors lire un ordre du roi de Saxe, prescrivant, sans ambages, «de s'emparer de la personne du professeur Victor Cousin .