CHAPITRE XVIII
C'était un ordre monstrueux, mais c'était un ordre, et, quel que fût mon désespoir de voir arrêter, sous mes yeux, par force, un de mes compatriotes, je n'avais qu'à me résigner. Ce que voyant, M. Cousin, qui jusqu'alors avait conservé assez de calme et de dignité, se mit à prendre une attitude inconcevable et à tenir des propos fort ridicules. Il commença par s'emporter et, s'en prenant directement à moi de tout ce qui lui arrivait, il me dit sur un ton de matamore :
— « Monsieur, ceci est une affaire où l'épée devrait agir. » Faisant, à part moi, la réflexion que ce profond penseur, ce
traducteur de Platon (1), ne semblait pas avoir en ce moment des notions lucides sur le juste et l'injuste, je répondis vertemen1 à mon interlocuteur :
— « Monsieur, je compatis plus que qui que ce soit à votre malheur, mais je crains que, dans ce moment-ci, au milieu des circonstances actuelles, vous ne soyez pas un juge impartial du rôle que j'ai à jouer et de mes devoirs. Je n'accepte point vos leçons ni votre blâme sur ma conduite. Quoi que vous puissiez penser, j'ai humainement fait tout ce qu'il était possible de faire dans ma capacité officielle. Si vous aviez pu vous réfugier dans l'hôtel de la légation, je vous donne ma parole que, fidèle au devoir que m'imposerait la fiction diplomatique faisant de l'hôtel d'un ministre le territoire momentané du pays qu'il représente, les soldats saxons n'arriveraient jusqu'à vous qu'après m'avoir renversé par terre; mais ici, monsieur, ici, dans la Kreutzgasse, vous êtes sur le territoire saxon. La force armée du souverain de ce pays vient, munie d'un ordre formel de ce souverain, pour s'emparer de votre personne... Cet ordre est profondément injuste, je le sais; mais, que puis-je faire de plus que ce que j'ai fait depuis treize heures d'horloge?... Vous abandonné-je, moi, chargé d'affaires de France, parce que je juge inutile de me pendre aux lioites des soldats saxons qui vous enlèvent?... Non, mon- -i ur, il ne reste plus au chargé d'affaires de France qu'à pro-
i ) En i S2^, M. Cousin avait donné une excellente Traduction de Platon.
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tester. Ces! ce que je fais ici tout haut, et c'est ce qui
par écrit, en rentranl à la Légation... Je ne pouvais agir plus
énergiquemenl que je ne l'ai fait... »
Pendanl quelques minutes, M. Cousin arpenta son
appartement, en marmottant d'inintelligibles paroles el esquissant des gestes désordonnés. La douleur que me causail l'accomplissement de ce monstrueux enlèvemenl était, je dois le dire, augmentée par la ridicule attitude ad »pt< • toul à coup par mon compatriote. Enfin. M. Cousin, après avoir réuni quelques papiers et quelques effets, repril tanl soit peu de calme; il descendit et se plaça dans la voiture, à côté de l'officier saxon chargé de le conduire jusqu'à la frontière de Prusse.
Les jeunes Montebello me montrèrent alors des visages qui exprimaient clairement leur mécontentement, car ils subissaient fortement l'influence de M. Cousin et le chagrin les rendait injustes. Mais, je me hâte de le dire, ces deux jeunes gens avaient des esprits trop droits pour ne pas reconnaître, livrés à leurs réflexions, que j'avais fait tout ce qu'il m'était humai* nement possible de faire en la circonstance, et, dès le lendemain, ils vinrent me voir, pour me remercier avec effusion de tout ce que j'avais fait la veille, et pour me dire qu'ils re< naissaient formellement qu'il m'eût été impossible de faire davantage. A partir de cet instant, je devins toul à fait ! des Montebello. Quant au professeur Cousin, depuis deux ans que ces événements ont eu lieu, sa rancune a subsisti anathèmes contre le chevalier de Cussy onl visé tous les membres de la légation, et se sont même étendus, dit-on, à toutes les légations du roi de France. Si cela est. voilà une manie de la persécution qui, chez un homme de l'intelligence du savant professeur Cousin, ne laisse pas que d'être inquiétante!
La foule compacte qui stationnait sur la Kreutzgassi s'était ouverte pour laisser passer la voiture emmenanl M. Cousin. Du Bein de cette foule, quelques huées s'étaient alors éle\ et un Polonais, logé au-dessus «lu professeur, avait crié plu-
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sieurs fois : « Hé quoi! Saxons! Luisserez-vous de sang-froid enlever un Français, un ami, pour le livrer aux Prussiens, vos plus grands ennemis?... » Cette foule, ces quelques murmures et la protestation indignée de ce Polonais ont servi de prétexte au gouvernement saxon pour m'accuser de provocation et pour réclamer ma destitution; mais ce fut en vain. Si sa conduite avait été lâche el sans foi, la mienne avait été loyale. Mon gouvernement m'a rendu justice. Toutefois, au premier moment, M. de Damas m'a inexorablement abandonné, et il lui a fallu un certain temps pour comprendre que ses collègues étaient indignés de ce qui s'était passé et que tous approuvaient ma conduite, et pour apprécier plus sainement la façon dont j'avais rempli mon rôle (1).
J'avais, dans toute cette affaire, rempli loyalement et avec énergie les devoirs de mes fonctions de chargé d'affaires. Le cabinet saxon avait joué un rôle d'autant plus odieux qu'il avait agi par cachotteries; j'avais donc la conscience parfaitement tranquille, et, de plus, j'éprouvais une certaine satisfaction d'avoir dit, en quelque sorte officiellement, ce que je pensais au second du comte d'Einsiedel. Je n'étais pas, cependant, au bout de mes peines...
Je crois avoir dit que j'attendais M. de Rumigny le lendemain ou le surlendemain. Aussi préférai-je ne pas faire de rapport direct à Paris sur l'affaire Cousin, me disant, avec raison, que le premier soin de mon chef serait d'édifier officiellement le ministère des affaires étrangères, dès qu'il aurait vu le comte d'Einsiedel. Malheureusement il survint des retards que je n'avais pas fait entrer en ligne de compte. Le 16, ce ne fut pas M. de Rumigny que je reçus, mais un billet de lui, par lequel il s'annonçail pour le 18. Le 18, point encore de AI. de Rumigny, qui ne rentra que le 21. Or, pendant ce temps-là, le cabine! 3axon avail expédié un courrier au baron d'Uchtritz. son ministre à Paris, de même que le gouverni'im-ni
fl) Baron ilaxence de Damas. Né en l77o. il fui ministre des affaires étrangères du 22 octobre 1 824 jusqu'au '■ janvier 1828, et fut ensuite nommé gouverneur du duc de Bordeaux, qu'il suivit en exil.
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prussien au baron de Werther, son représentant en France. Ces deux diplomat» s se hfitèrenl de voir le baron de Damas qui prit la chose fort bien pour ces messieurs, leur disant qu'il était sans lettre de moi sur cette affaire, ce qui était un motif de croire que j'avais agi avec légèreté; aussi leur ajouta-! -il qu'il allait donner des ordres pour me rappeler à Paris. Les ministres saxon et prussien se frottèrent les mains d'aise, de voir que le grand chef des affaires étrangères de France prenait si bien la chose, et ils écrivirent aussitôt à leurs Cours leur conversation bénévole avec le naïf ministre. En outre, sans [•lus ample informé et sur les simples récits des barons d'Uchtritz et de Werther, la troisième unité de cette trinité de barons, le candide M. de Damas, adressa au plus v^te, au conseil des ministres, un rapport dans lequel ma conduite était vivement blâmée!... Mais, comme j'aurai l'occasion de le dire plus loin, la tête du baron, ainsi que les girouettes, tournait à tous vents... On fit voir au baron que j'avais bien fait, et, de ce moment, il le crut.
Je passai la soirée du 21 à exposer en détail à M. de Rumigny l'historique de l'affaire Cousin. Il connut ainsi toutes mes démarches, échouant devant la lâcheté, la mauvaise foi et les indignes cachotteries du cabinet saxon. L'indignation de mon chef égala la mienne : il trouva, comme moi, que le pauvre général de Minckwitz n'était qu'une marionnette entre le^ mains du comte d'Einsiedel, et plaignit le vieux mais faible monarque Frédéric-Auguste d'être mené par un premier ministre « beaucoup plus Prussien que Saxon ». Dans la matinée du 22 octobre, il adressait au général de Minckwitz une lettre des plus dignes et des plus énergiques à laquelle le pauvre Minckwitz répondit en des termes qui nous parurent ambigus, car ils laissaient supposer que, « loin de porter atteinte aux droits de Sa Majesté Très-Chrétienne, la mesuri prise contre M. Cousin avait été provoquée en partie et originairement par la communication d'une autorité frai Ainsi que nous l'apprîmes par la suite, cette allégation était malheureusement exacte. En même temps qu'il avait délivre