‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 183 sur 205 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

L'affaire Cousin me fait partir pour Paris. — Réflexions de route. — Chea le baron de Damas. — Ses expressions énergiques. — Récit du comti' de Chabrol. — Entretien avec le comte de La Ferronnays. — Comment M. de Chateaubriand a été renvoyé du ministère, le 6 juin 1824. — Etonnante mémoire de M. de Martignac. — Les Varange. — Dîner de réconciliation. — Arrivée inopinée du marquis d'Eyragues à la légation de Carlsruhe. — Mon retour à Dresde. — Froideur du roi de Saxe à mon égard et fureur de M. d'Einsiedel contre moi.

Paris, octobre 1826.

Le soir du 24 octobre, peu après la réception de la réponse embrouillée du pauvre général de Minckwitz à ses justes revendications, M. de Rumigny me fit partir pour Paris, porteur de la correspondance qui avait eu lieu à l'occasion de l'arrestation et de l'extradition de M. Cousin, ainsi que du rapport détaillé que mon chef adressait au baron de Damas sur toute cette affaire. M, de Rumigny, qui connaissait bien M. de Damas, craignait en effet que le ministre des affairi s étrangères n'eût adopté, les yeux fermés, les versions qui avaient dû déjà être présentées par MM. d'Uchtritz (1) e1 de Werther (2), et estimait qu'il ne fallait pas tarder à montrer la vérité craie au baron de Damas. « Ah! mon cher Cussy. pourquoi ai-je prolongé mon excursion dans les duchés de Saxe?... Je connais M. de Damas; il est bon, mais crédule; c'est l'homme du premier mouvement, et déjà, peut-être, il a lu devant le Conseil des ministres le rapport saxon, et tenté d'en faire admettre toutes les conclusions contre vous... »

La foire qui se tenail en ce momenl A Leipzig el la grande

(1) Ministre de Saxe à Paris.

(2) Ministre de Prusse à Paris.

circulation de voyageurs sur le route de Francfort me firent craindre de manquer de chevaux en prenant la rouir de Metz par Leipzig et Francfort, aussi préférai-je me diriger en droite ligne sur Strasbourg par la route de Freiberg. Ce fut une malheureuse idée, au point de vue de la vitesse de mon voyage, ear, sur celle route peu fréquentée, les chevaux étaienl toujours aux champs lorsque j'arrivais aux stations, et, à chaque relais, j'avais tout le loisir d'exercer ma patience. Par surcroît, quand je traversai le grand-duché de Bade, il survint un terrible ouragan qui m'occasionna de fâcheuses entrai es : arbres renversés sur la route, et qu'il fallait déplacer pour passer, inondations empêchant parfois le postillon de reconnaître son chemin, et autres obstacles de ce genre.

J'avançais donc lentement sur la route de Paris, ayant ma conscience tranquille et la satisfaction intime d'avoir fait dans l'affaire Cousin tout ce que je devais faire. Cependant, je n'étais pas sans quelque inquiétude sur l'accueil qui m'était réservé chez le ministre; et cette crainte n'était pas sans raison : la Prusse et la Saxe avaient eu tout le temps de présenter les événements sous le jour le plus avantageux pour leurs gouvernements; la Saxe devait avoir^porté des plaintes contre moi personnellement; si ce qu'avait | avancé le général de Minckwitz d'une dénonciation de la police française contre M. Cousin était exact, il était certain que le cabinet du roi Charles X entendait poursuivre rigoureusement et partout les libéraux, et, partant, que les ministres me considéraient comme un gêneur dont il importait de se débarrasser... Toutes ces considérations, que j'envisageais sous toutes les faces, ne me laissaient pas exempt de quelque souci. Si je n'étais pas soutenu par mon gouvernement, rien ne pourrait empêcher que je fusse sacrifié... La seule chose qui me consolait et me laissait quelque confiance, était le souvenir de l'approbation formelle donnée par mon chef à ma conduite.

Peut-être la lenteur de mon voyage eut-elle un résultai heureux pour uns intérêts, car, pendant ce temps-là, l'affaire Cousin qui, sur le rapport de M. d'Uchtritz, semblait devoir

CHAPITRK XVIII 397

mal tourner contre moi, prit de jour en jour une marche de plus en plus favorable, tant par ce qui se démêla devant le Conseil que par les changements d'opinion du ministre des affaires étrangères, le baron de Damas. Tout cela, je le conterai tout à l'heure; et je ne saurais être dans l'erreur sur aucun point, car je tiens ces détails du comte de Chabrol, ministre de la marine, et de l'excellent M. de La Ferronnays, ambassadeur de France en Russie, se trouvant alors en congé à Paris.

Arrivé à Paris dans la journée du 3 novembre, je descendis à YHôtel des Tuileries, rue de Rivoli, et, après avoir fait ma toilette, je me rendis, vers les 4 heures de l'après-midi, muni de mes dépêches, chez le baron de Damas. Bien qu'annoncé comme « courrier porteur de dépêches pour le ministre », j'attendis, dans le premier salon, plus de deux heures. Plusieurs ministres étrangers passèrent avant moi. Je vis arriver le comte Georges de Caraman, et, comme le ministre, en reconduisant une personne jusqu'à la porte de son cabinet, l'avait aperçu et lui faisait un signe d'amitié, je pensai que M. de Caraman passerait encore avant moi. Le connaissant, je le priai de rappeler au ministre ma présence. Quelques autres personnes arrivèrent encore, mais celles-là ne passèrent pas avant moi, car M. de Damas fit dire qu'il ne recevrait plus avant son dîner. Je me levais pour m'en aller, quand un huissier, s'approchant respectueusement, me pria, de la part du ministre, de rester à dîner. Autant ma longue attente m'avait semblé un mauvais signe, autant cette communication de l'hu:ssier me parut de bon augure... Enfin je fus introduit. Sauf un oui ou un non, que j'eus peut-être à prononcer, la conversation fut une sorte de monologue de la part du baron de Damas, aux côtés de'qui j'arpentais indéfiniment son cabinet.

a Avez-vous fait un bon voyage, monsieur le chevalier?... Etes-vous très fatigué?... Vous n'avez pas, sans doute, pria le temps de dîner aujourd'hui?... Un huissier vous aura dit, de ma part, nVst-ce pas, de rester à dîner avec moi?... I vous présenterai à Mme de Damas... Ah! monsieur le chevalier,

je sui- charmé de faire votre connaissance... Vous avez f;iii un bien beau travail sur l'armée prussienne. J'ai fait nommer une commission pour l'examiner, après en avoir pris moi-même une connaissance un peu rapide. C'est le général Rogniat qui étail président. 11 m'a fait son rapport : il dit que c'est un bel el utile ouvrage. Tenez, le voilà là, sur ma table. Le général me l'a rendu il y a quelques jours seulement. 11 a fait quelques observations par écrit, auxquelles je vous prierai de répondre. Revenez me voir demain; je vous placerai à côté de mon cabinet; vous serez là fort tranquillement pour travailler... Mais, nous allons bientôt dîner; remettez-moi donc vos dépêches, monsieur le chevalier. La Saxe, vous savez, s'est plainte de vous; mais j'ai bien su démêler, au milieu de toutes les belles phrases de son rapport, qu'elle ne vous a accusé que parce que vous avez fait admirablement votre devoir. Les dépêches de \1. de Rumigny ne m'apprendront rien à cet égard. La Saxe a été misérable tout à fait dans cette circonstance... Mais tout cela vient de la Prusse; c'est la seule puissance à laquelle nous ayons à garder rancune. La Saxe a, sans doute, été lâche et faible, mais ce n'est jamais qu'à regret que Dieu laisse tomber sa grêle destructive sur le persil... Mais la Prusse!... Ah! il fallait voir comme j'ai reçu son ministre ici même!... Ils croyaient, à Berlin, que nous avions peur... Oui, monsieur le chevalier, ces i Messieurs croyaient que nous allions nous laisser th.., (1) sur le nez sans rien dire!... Ah! Ah!... C'est un fait grave... Nous en recauserons demain. Pour aujourd'hui, passons à table. » Vous descendîmes au salon où se trouvait la baronne de Damas, excellente femme, petite, chétive el toute tassée,

(1) Si jamais cette relation est lue, je vous demande bien pardon, mon lecteur, qui que vous soyez. Mais ce mot textuel et historique est réellement trop curieux dans la bouche d'un ministre des affaires étrangères el d'un homme d'une famille aussi distinguée que celle des Damas, pour ne pas être conservé fidèlement, malgré sa laideur. Je ne sais si M. de Damas, en prononçant avec énergie cette expression, a cru être éloquent; en tout cas, je lui souhaite, à lui. ministre d'un gouvernement représentatif, de ne pas employer ce mot à la tribune; et. s'il tienl absolument ;i prononcer dan discours publics des mots très énergiques, an bon S. N. de l>. bien militaire vaudrait, il me semble, encore cent fois mieux que c sla. [Note de l'auteur.)

Page 1