‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 184 sur 205 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

par suite de sa mauvaise santé. Après le dîner, tombant de fatigue, je ne pouvais plus répondre qu'à peine aux interminables questions du baron qui ne me parlait que des armées allemandes, et je dus à cette bonne Mme de Damas, qui me prit en pitié, de pouvoir me retirer de bonne heure. Elle m'engagea à revenir la voir, et je pris congé du ministre qui me dit, en me serrant la main : « Mon cher chevalier, à demain! Jiii encore à vous parler de cette affaire. »

Le lendemain donc, je me présentai chez le ministre, après rin'ure de la messe, à laquelle, à cette époque-là, il assistait chaque jour. L'abbé de Bonnevie, que j'avais rencontré peu d'années auparavant chez M. de Chateaubriand, était alors aumônier du ministère des affaires étrangères. Quelques procédés trop sans façons du ministre ont blessé le bon abbé. Ainsi, par exemple, le pieux M. de Damas faisait quelquefois attendre l'abbé plus d'une heure au pied de l'autel, avant qu'il pût commencer sa messe. L'abbé, l'homme, le vieux comte de Lyon, cette trinité respectable, s'est fatiguée de ce manque d'égards, et, depuis, l'abbé de Bonnevie s'est retiré; je ne sais pas par qui il a été remplacé.

Le baron de Damas se promenait dans son cabinet, comme la veille. Il me dit qu'il était enchanté de tout ce qu'il avait lu; puis il me fit lui raconter en détail les événements de la journée du 14 octobre, ainsi que la visite du général de Minckwitz, le 15, et il ajouta : «Très bien, très bien. Vous donnerez, n'estce pas, tous ces détails à M. Bourjot (1). Voyez-vous, mon cher chevalier, on fait quelquefois mal en voulant trop bien faire. Tout ceci, c'est la faute de Franchet (2). Son dévouement el

(1) Directeur des travaux politiques aux affaires étrangères.

(2) M. Franchet d'Espérey, né en 1778, mort en 1863. Directeur généra de la police du royaume sous le ministère Villèle. M. Franchet d'Espérey était secondé dans ses fonctions par M. Delavau.

A la chute du ministère Villèle M. Franche! d'Espérey fut fait conseiller

!. Fidèle du malheur, il suivit en 1830 Charles X à Prague, et représenta

en Prusse la branche aînée des Bourbons pendant la monarchie de Juillet.

La lumière est faite depuis longtemps sur l'incident de l'extradition

n qui, ainsi que l'explique M. Franco t d'Espérey dans ses Mémoires,

provint uniquement du manque de jugement de la police saxonne. (Note de

l'éditeur.)

4 00 SOUVENIRS DU CHEVALIKIt DE CDSST

son zèle pour le service du Roi l'ont entraîné trop loin, et de plus, ses subordonnés ont outrepassé ses instructions... Quant à vous, je vous le répète, votre conduite a été admirabl Le ministre froissa alors énergiquement le rapport de M. <le Werther, me parla encore de l'audace de la Prusse, compara de nouveau le cabinet des Tuileries à Dieu et la Saxe à du persil, et termina l'entretien par ces mots qu'il récita, ou plutôt qu'il déclama, en allongeant le bras et en prenant une pose emphatique : « Monsieur le chevalier de Cussy, vous serez fait maître des requêtes et vous recevrez la croix d'officier de la Légion d'honneur. »

J'ajouterai, entre parenthèse, que voilà deux ans écoulés depuis cette déclaration, cette promesse, de M. de Damas, et je ne suis, ni maître des requêtes, ni officier de la Légion d'honneur. M. de Damas a cru, sans doute, m'avoir donné une récompense suffisante, en me nommant, contre mon gré et contre mes goûts, sous-chef de la division des consulats. Peut-être, plus simplement, m'a-t-il complètement oublié, dès le lendemain de mon second entretien avec lui.

Tel est l'historique de ma réception par le ministre des affaires étrangères au sujet de l'affaire Cousin. Le sachant prévenu contre moi par MM. de Werther et d'Uchlritz, j'étais heureusement surpris de son fort aimable accueil. Les explications qu'allaient me donner, successivement, MM. de Chabrol et de la Ferronnays, devaient me révéler ce qui s'était passé à Paris, à ce sujet, depuis le 19 ou 20 octobre, date de la remise du mémoire saxon, et la série des incertitudes et des changements d'opinion du baron de Damas.

Le surlendemain de mon arrivée à Paris, c'est-à-dire, pour être précis, le 5 novembre, je me présentai chez le comte de Chabrol, qui me reçut fort amicalement, me dit qu'il était charmé de me voir, et aussi qu'il était enchanté que je fusse venu à Paris quand l'opinion de mon ministre avait fait volte-face en ma faveur. Il voulut bien raconter, confidentiellement, ce qui s'était passé au sujet de l'affaire Cousin il la pari personnelle qu'il avait pris.' lui-même à ers détails.

Page 1