‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 19 sur 205 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

en se présentant devant le Roi, et croyant que Louis XVIII s'informait de sa toux, il répondit à la question : « Comment -'■ porte la comtesse? » : « Sire, elle ne m'a pas laissé un instant de repos de toute la nuit. » A la même question que lui adressait un jour le chevalier de Saint-Projet, le comte de Sainte-Aulaire répondit, croyant qu'on lui parlait du cheval qu'il montait alors : « C'est une vieille bête qui est ruinée du devant... » Enfin je n'oublierai pas le brave et aimable chevalier du Repaire. Il jouissait à la compagnie d'une considération extrême et était traité avec les égards dus à un héros Vingt-cinq ans auparavant, le chevalier du Repaire, alors >iiii|»le garde du corps, se trouvait, dans la nuit du 5 au 6 octobre 1789, placé en faction à la porte de la chambre de la reine Marie-Antoinette, à Versailles. Son compagnon de garde, M. Miromande de Sainte-Marie, ayant été assassiné dès l'invasion de la tourbe insolente et sanguinaire qui voulait arriver jusqu'à la belle et infortunée princesse, le chevalier du Repaire résista seul pendant plusieurs minutes à une centaine dY'iiergumènes et tomba enfin percé de coups. On le crut mort, H il m'a dit avoir entendu ses camarades délibérer si, pour soustraire son corps déchiré à la vue du Roi, il ne serait pas à propos de le jeter par une fenêtre donnant sur une partie peu fréquentée du jardin, où on irait le chercher le soir pour Venterrer. Heureusement pour lui, l'opinion prévalut d'étendre un manteau sur lui, et il échappa de cette sort'' à une chute qui l'aurait achevé. Fidèle jusqu'au bout, le brave chevalier du Repaire a suivi au retour de L'île d'Elbe le roi Louis XVIII à Gand.

Je citerai parmi les sous-lieutenants de la compagnie — rang de colonel — : Victor de Caraman (1), fils aîné du marquis de Caraman, actuellement ambassadeur à Vienne (2), le comte de Pellan, Le marquis de Chérisey, le comte de Gramont d'Aster,

il) Morl du choléra en Algérie comme général d'artillerie. [Note de l'auteur. )

(2) Victor Riquet, marquis puis duc de tiuraman, ambassadeur de France à Berlin de 1814 à 1816, puis ambassadeur à Vienne de 1816 à 1828.

38 SOUVKNIRS DU CHEVALIER DK CUSSY

noveu du duc do Gramont, le marquis du Roure de Beauvoir-, le marquis de Lamaisonfort, qui sortait de l'armée russe, ei ...

Dans les sous-officiers — ayant rang de capitaines — je me rappelle surtout M. de Giraud, du Midi, prononçant tous les e accentués, et ayant eu un duel des plus sérieux parce qu'un garde l'avait appelé : « M. dé Giraud »; puis les deux frères de Souilly qui, en juin 1814, se présentèrent à l'état-major avec des nœuds de ruban blanc à leur épée. Ils faisaient une croix, en guise de signature, sur la feuille de solde, et tricotaient des couvertures de lit en laine, pour passer le temps au logis, « car, disaient-ils avec une lamentable fatuité, nous ne voulons laisser aux femmes aucune supériorité ».

A cette énumération de la compagnie de Gramont, j'ajouterai les noms des gardes du corps avec lesquels j'étais le plus particulièrement liés. C'étaient Auguste Delbosc d'Auzon et Amand de Verneuil déjà nommés, Théophile de Saint-Marc, de Massia, de Chamisso, Charles de Muller et Darnouville de Gournay. Ces deux derniers vivaient ouvertement avec des femmes mariées; l'un avec Mme de R***, l'autre avec Mme de l'E***. Le duc de Gramont, très sévère sur la question des mœurs, demanda à leur sujet un rapport au baron de Rebel, homme bienveillant qui, pour sauvegarder Muller et Gournay, insista sur « les malheurs de deux angéliques jeunes femmes abandonnées par d'indignes maris et les qualités aimables de leurs dignes amants »... Il terminait son rapport en parodiant une phrase lapidaire : « Il leur sera beaucoup pardonné parce qu'ils ont beaucoup aimé. »

Le roi Louis XVIII fil venir le baron de Rebel : — «Je vois, monsieur, que vous connaissez l'Evangile. » — « Non, Sire, répondit étourdiment le lieutenant-général, mais j'ai beaucoup connu Mme Sophie Arnould (1)... » Cette grande actrice, morlr depuis pins de dix ans, avait laissé le souvenir d'une femme infiniment spirituelle et de mœurs liés légères. Elle

(1) Née on 1744 et morte en 1803, Soplii.- Vrnould eul de nombr illustres amants. Un des fils nés de sa longue liaison avec le duc de Lauraguais périt à la bataille de Wagram.

Page 1