‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 20 sur 205 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

avait eu beaucoup d'amants, et l'on citait d'elle cette boutade à son lit de mort : « Comme à sainte Madeleine, il me sera ifaucoup pardonné parce que j'ai beaucoup péché. »

— « Eh! comment voulez-vous donc que je punisse vos gardes pour leur inconduite, continua Sa Majesté, puisque leur chef se vante devant son souverain de ses propres écarts?»

Pauvre baron de Rebel! S'il avait couru les femmes, c'était il y avait bien longtemps! Aujourd'hui il menait une vie d'une austérité certaine. Il se retira confus. Mes amis ne furent pas inquiétés, mais le baron de Rebel ne leur adressa jamais la parole.

Les capitaines des gardes du corps travaillaient directement avec le Roi, pour les grâces et les faveurs qui devaient être accordées à leur compagnie. Ils établissaient les propositions à faire dans les ordres de Saint-Louis et de la Légion d'honneur et, parfois, plaçaient momentanément sur le contrôle de la compagnie le nom d'un ami étranger au corps des gardes et auquel ils voulaient faire obtenir une décoration. Puis, quand le Roi avait écrit « Bon. Louis » au bas de l'état, les capitaines rayaient le nom en fraude, en le faisant suivre de la mention « démissionnaire ». Il s'est commis ainsi plusieurs abus. Deux fois je me suis servi moi-même de ce système abusif, mais ma conscience ne me reproche rien; ce n'était pas dans mon propre intérêt, mais pour faire rendre justice à un vieux brave. Et certes les croix de Saint-Louis et de la Légion d'honneur accordées par ce procédé au commandant Frère, mon ancien collègue auprès du général Janssens, ont été remises à un homme qui les méritait par ses longs services.

Plusieurs fois aussi des décorations de l'un ou l'autre de ces ordres on! été accordées, plutôt par nous autres du bureau de l'état-major, que par le capitaine lui-même qui, sans regarder souvent, acceptait le projet pour le soumettre à l'approbation du Roi. Théophile <!«• Saint-Marc, garde du corps dans la même compagnie que moi, m'a dû tout à fait sa crois de Saint-Louis. Je n'aurais eu garde de jamais le lui dire, mais il est mort depui- longt( ii-. et cet aveu tardif oe peut plus lui être dé-

sagréable. C'était un témoignage secret de mon amitié. J'aimais beaucoup Saint-Marc, et je n'ai jamais eu que deux reproches à lui adresser : l'un, d'avoir toujours écrit le mol médecin par deux s; l'autre, d'être trop porté au duel et de m'avoir deux ou trois fois entraîné dans de sottes querella. Charmant dans la société, et séduisant avec les femmes, Saint- Marc ne trouvait jamais avec les hommes de meilleurs arguments que la pointe de son épée.

Les gardes du corps de la lre compagnie, dite « compagnie ■ cossaise », traitaient avec un peu de hauteur les gardes «1rs autres compagnies. Un soir, au Vaudeville, pendant un entr'acte, Théophile de Saint-Marc se leva et cria très haut : « S'il y a ici des gardes du corps de la compagnie écossaise, qu'ils sortent à l'instant, je leur en intime l'ordre... » Peu de temps après, il se posta, en uniforme, une heure durant, sur le boulevard et voulut forcer à le saluer tous les gardes du comte d'Artois. Un tel caractère n'était pas fait pour apaiser les rivalités existant entre les différents corps. A la suite de cette dernière incartade, on obligea Saint-Marc à quitter les gardes. Le général comte de La Garde, commandant à Nîmes, repêcha Saint-Marc qu'il prit comme aide de camp. Et aussitôt, mon ami de triompher en s'écriant : « Quoi qu'on ait fait, je ne quitte pas le service de la garde. » Pendant la Terreur blanche Saint-Marc fut blessé dans une émeute à Nîmes. Peu après, il se ruina en « beaux festins, cadeaux et jeux » au service d'une belle comtesse polonaise, et fut mis par ses créanciers à la prison, pour dettes, de Sainte-Pélagie, où il est mort, édifiant, m'a-t-on dit, tous ceux qui l'approchaient, par sa piété ei sa résignation. Mais revenons aux décorations.

Il y a donc eu des abus dans la distribution des croix; la chose n'est pas niable. Je n'ai cependanl rien remarque de criant au point de vue du nombre de ces faveurs et, en somme, les croix de Saint-Louis et de la Légion d'honneur brillaient sur des poitrines honorables (1). Plus haut, je crois avoir dit

(1) Ce n'est pas comme aujourd'hui. Déjà M. Guizot avait, il y a une dizaine d'années, bien déconsidéré l'ordre de la Légion d'honneur par ses

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