‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 21 sur 205 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

que, dès mon entrée à la compagnie, le duc de Gramont m'avait proposé pour la Légion d'honneur, mais que je l'avais prié de reporter cette faveur sur un garde du corps plus âgé que moi, ou mieux, si c'était possible, sur le brave commandant Frère, qui, sans appui, végétait dans un régiment de province. A la lin de cette année 1814, le duc de Gramont me fit appeler : « Mon cher chevalier, me dit-il, je ne vous porterai pas cette fois sur mes projets de proposition pour Saint-Louis et la Légion d'honneur; vous vous trouveriez encore trop jeune. Mais l'an prochain, à pareille époque, vous serez décoré de la Légion d'honneur, ou j'y perdrai mon nom. » Hélas! un an après je ne faisais plus partie des gardes du corps, et j'ai attendu jusqu'au 10 août 1823 pour avoir la croix de chevalier de cet ordre. Je ne regrette pas cette longue attente; c'est un grand honneur pour moi d'avoir eu M. de Chateaubriand pour parrain de réception et, de plus, personne n'aura pu dire que ma croix est due à la faveur.

La famille de Verneuil connaissait de vieille date le chansonnier Désaugiers, ce qui, grâce aux « entrées » ainsi obtenues, nous procurait fréquemment le plaisir du théâtre. Plus tard, quand Désaugiers eut été nommé directeur du Vaudeville (1), ce théâtre eut naturellement nos préférences. Désaugiers étail d'une jovialité remarquable et possédait un caractère égal et vraiment charmant. Deux fois, durant mon séjour à la compagnie de Gramont, Désaugiers m'amena avec Verneuil et d'autres gardes du corps aux dîners de ce fameux Caveau (2) dont il était le président. Désaugiers a toujours été monarchiste. Ses amis le savaient; malgré tout, dans ce milieu libéral où il nous introduisait, notre qualité de garde du corps du Roi devait nous faire regarder comme des intrus. La froi-

prodigalités de croix. Avec nos « intègres républicains » de 48 les chos< ont marché. Parmi tous ces démagop^ - au pouvoir, ces Fantoches politiques, amis plus ou moins sincères du pauvre peuple », combien y en eut-il à mépriser les « hochets de la vanité ''■■■■ (Xi>tr de 1853.)

(1) 1815. Plus tard il fut privé de cette position, puis renommé à I i même direction en 1823.

(2) Reconstitué en I*"*.

deur du début se dissipa bientôt. L'affection qui portait tous les cœurs vers Désaugiers était sincère et tellement unanime, que pas un seul de ses amis n'eût voulu lui causer la moindre peine. Dans la société de Désaugiers et de ses compagnons habituels, que de bons mots, que de réparties vives et spirituelles, que de saillies charmantes, que de chansons pétillantes d'esprit j'ai entendus!... Désaugiers s'exécutait toujours avec bonne grâce, et, certes, personne au monde ne savait mieux chanter que lui la chanson légère. A côté de refrains égrillards, là mes oreilles de garde du corps ont dû entendre aussi bien des couplets contre les Bourbons.

Les gens dont s'entourait de préférence Désaugiers, un peu à cause de ses fonctions, beaucoup à cause de son inépuisable bonté qui le fait accueillir tout le monde à bras ouverts, ne me plaisaient guère. C'étaient Béranger, le poète, homme infatué de lui-même, qui flattait servilement Désaugiers et que celui-ci entreprenait de rendre célèbre (1); les acteurs Brazier et Pottier, puis un autre histrion assez connu, M***, dont la femme, alors défigurée par la petite vérole, mais autrefois fort belle, se vantait, devant lui, de bien des choses qu'il aurait peut-être aimé ignorer : d'avoir représenté la déesse Raison dans des fêtes républicaines, où l'on avait pu, disait-elle, se convaincre de la beauté de ses formes; d'avoir essayé « sans succès » de séduire le chaste Robespierre; puis, d'avoir précédé dans le lit de Barras — cette fois avec succès — Joséphine de Beauharnais.

J'ai toujours préféré la bonne société à celle des histrions, aussi, malgré mon réel chagrin de désobliger Désaugiers, j'espaçai mes relations avec lui. Son caractère idéal surmonta cette épreuve, et, s'il en souffrit, il ne me tint pas rigueur, car, comme

(1) Mon défunt et vénéré ami, le vicomte de Chateaubriand, aimait à proclamer que « seuls les sots sont décidés à ne jamais modifier leurs opinions ». Est-ce pour cette raison que depuis ma jeunesse, j'ai souvent changé d'opinion sur certains personnages? En tout cas, aujourd'hui, après un quart de siècle écoulé, je ne modifie aucunement mon jugement sur M. de Béranger. Ce pauvre Désaugiers a réussi pour son protégé devenu célèbre. Mais par quels moyens y est arrivé M. de Béranger?.. . Baver comme il l'a fait, sur les Bourbons déchus... Quelle misère! (Note de 1851.)

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