CHAPITRE II
par le passé, il continua à m'envoyer régulièrement des billets de théâtre.
Un matin de l'été de 1814, étant entré avec Verneuil au café du cruai d'Orsay, à l'angle de la rue du Bac, j'aperçus Delbosc d'Auzon déjeunant avec une personne qui m'était inconnue. Je m'approchai pour serrer la main de d'Auzon et, sur la question qu'il me fit concernant l'emploi de ma journée, je répondis :
— « Je vais partir pour Saint-Germain-en-Layt\
— Ce n'est pas possible, dit tout à coup le voisin inconnu de d'Auzon.
— Comment cela, monsieur?...
— Non, jeune homme, reprit-il, ce n'est pas possible. Moi, je puis aller à Saint-Germain-en-Laye (en laid), mais, vous, ceci ne vous est pas permis. »
Je ne pus que sourire et m'incliner... Delbosc d'Auzon fit alors les présentations. Mon interlocuteur inconnu, au visage fortement marqué par la petite vérole, n'était autre que le déjà célèbre Antoine-Charles-Horace Vernet, le fameux peintre de batailles et de chasses, qui est plus connu sous le nom de Carie Vernet.
C'est, on le voit, un détestable calembour qui a marqué ma connaissance avec ce grand artiste. Carie Vernet avait en effet la majiie de se laisser aller à tous les jeux de mots qui se présentaient à son esprit, quelles que fussent les circonstances. Au plus fort de la Terreur, un ami lui présentant ses condoléances sur sa sœur ainée, Mme Chalgrin, qui venait de périr sur l'échafaud, avait reçu de Carie Vernet cette réponse inattendue : « Hélas! je l'avais bien dit. Du jour de son mariage, le chagrin était entré avec elle (/) dans notre famille. »
Carie Vernet, fils de l'illustre peintre de marine Joseph Vernet, et père d'Horace, dont le talent est déjà célèbre, est un homme aimable et doué des plu> sérieuses qualités. Sa modestie es1 extrême. Comme je voulais répondre à son mauvais mais aimable calembour par une phrase
gracieuse et vraie sur le grand talent des trois générations successives de sa famille, Carie Vernet me dit : « .!<■
suis comme le chaton <|iii. dans une bague, réunit deux diamants.
Il y a quelques années, Carie Vernel déjeunait avec son til> Horace au café Lamblin (Palais-Royal). La salle était encombrée d'échafaudages dressés par des peintres décorateurs. Le plafond était peinl en ciel bleu, et déjà terminé. Carie Vernet, qui était fort vif dans ses mouvements, s'échauffe au cours d'une discussion avec son fils, et lâche une côtelette de mouton qu'il tenait par l'os. Le projectile graisseux va toucher le plafond où il fait une horrible tache; la figure de Lamblin s'attriste à la vue du dégât. Mais déjà Carie Vernet s'est élancé sur un des échafaudages et a couvert la tache dont il est coupable par une gracieuse hirondelle, qu'il termine séance tenante, et que l'on a toujours respectée depuis, dans toutes les transformations qu'a subies la salle en question.
Carie Vernet n'est pas le premier grand peintre que j'ai connu. Auparavant, j'avais été conduit par M. Pelé — aujourd'hui sous-chef aux affaires étrangères — chez Gérard, son meilleur ami. Je continuai à voir ce célèbre peintre d'histoire et de portraits, mais en cachette. Grand Dieu! Qu'eussent pensé M. le duc de Gramont, le baron de Rebel, e1 surtout cet excellent mais timoré comte de Pellan. s'ils avaient appris que le chevalier de Cussy, garde du corps de Sa Majesté, fréquentait chez un homme qui avait été juré <lu tribunal révolutionnaire et l'élève favori du fougueux régicide David!...
Une fois, à l'une de ces bonn> ss el intimes soirées chez le grand peintre, autour de la table et près du feu, Gérard, tout '■il causant, jouait avec un compas et traçait machinalement des cercles. Il nous disait combien la facilité de produire des caricatures perdait de jeunes talents. Cette opinion était controversée et, comme il insistait, prétendant que de l<»m trail de crayon on peul tirer une caricature, l'un <lr nous lui dit de