CHAPITRE III
contrai là le duc de Richelieu, le comte de La Ferronnays, le duc et la duchesse de Duras, ainsi que la belle Mme Récamier. Déjà j'avais bénéficié de la protection efficace du duc de Richelieu et du comte de La Ferronnays, aussi je fus frappé de ce fait que, le même soir, chez le duc de Gramont, ils me renouvelèrent, chacun d'eux séparément, leurs propositions d'appui, presque dans les mêmes termes, comme s'ils s'étaient concertés. Ils me dirent que l'on songeait déjà à réduire les gardes du corps, et que si j'avais quelque jour besoin d'eux, je n'aurais alors qu'à me rappeler à leur souvenir. La suite me lit voir que ces hommes excellents ne m'avaient pas leurré de fausses promesses (1).
Les Duras étaient très fidèles aux réunions de l'hôtel Gramont. Le duc (2), premier gentilhomme de la chambre du Roi, et résidant aux Tuileries, se serait fait scrupule d'y donner des fêtes, mais allant volontiers chez les autres et aimant la société, il obtint bientôt, comme les Gramont, l'autorisation d'occuper un hôtel en dehors des Tuileries, rue de Grenelle, tout près de la demeure de Mme de Staël. Alors il y reçut beaucoup el son salon est aujourd'hui le salon le plus à la mode de Paris. Mme de Duras, qui devait être alors âgée de trentequatre à trente-cinq ans (3) et qui n'en paraissait pas trente, était jolie, simple et aimable. Fille du comte de Kersaint, un des meilleurs officiers de la marine de Louis XVI, qui porta sa tête sur l'échafaud à la fin de 1794 (4), Mme de Duras n'en veut pas à tout le monde de ce malheur de famille, comme la duchesse d'Angoulême.
Je vis et considérai à distance respectueuse la très belle Mme Récamier, alors la personne la plus célèbre de Paris. Elle était entourée d'un cercle de fidèles, parmi lesquels le duc
(1) Ce souvenir déjà vieux me console de la volte-face ou de l'oubli d'autres unis. (Note de 1851.)
(2) Amédée de Durfort, duc de Duras.
(3) L' chevalier de Cussy rajeunil un peu Mme de Duras. Elle était née I'- 22 mars 1777. {Note de Vklileur.)
(4) Il (Hait (ils lui-même de ce vaillant comte de Kersaint qui périt glorieusemenl avec son vaisseau /'• Thésée, le 20 novembre 1759, à la bataille des Cardinaux.
Mathieu de Montmorency, <|ui la mangeai! des yeux, sans toutefois Be départir de son air guindé habituel. Rien de ce qu'on m'avait dit de la beauté de Mme Récamier ne me paru! exagéré. On «lit qu'elle esl e1 a toujours été vertueuse, <•! que ses amitiés avec 1rs hommes n'ont rien de passionnel; on di1 même qu'elle es1 vierge, quoique mariée ce <pi<' le marquis '!<• Bonnaj attribuait à un vice de conformation. Au sujel de l'intimité de la reine Hortense et de Mme Récamier, Mlle Elisa de Courten (1) m'a raconté des faits d'une sentimentalité un peu ridii ule. En 1813, se trouvant en même temps à Rome, ces deux jeunes femmes se promenaient ensemble la nuit dans Les ruines, arpentaient la voicAppienne et poussaient parfois leurs pas jusqu'au tombeau de Cecilia Metella ou au lieu du supplice de saint Paul. Il arriva qu'une fois les promeneuses nocturnes lurent poursuivies et jointes par des rôdeurs <pii leur réclamèrent bourses et bijoux. A demi mortes de frayeur, les jeunes femmes se laissèrent dépouiller, quand le chef de la bande, séduit par la beauté de ses victimes, arrêta tout à coup ses hommes, fit restituer les objets dérobés, en exigeant toutefois le salaire d'un baiser pour lui et chacun de ses acolytes.
Je me souviens qu'en 1821, pendant le séjour de M. «le Chateaubriand à l'ambassade de Berlin (2), mou collègue Flavigny «I moi nous causions un jour de cette aventure. Le récit nous divertissait tellement que cous n'entendîmes pas s'ouvrir la porte qui faisait communiquer la pièce où nous nous tenions avec le cabinet de notre chef et, subitement, nous lûmes cloués sur place par l'apostrophe de M. de Chateaubriand : « Eh! messieurs les jeunes gens, s'écriait-il, indigné, ce ne sont en effel que des voleurs <pii peuvent se vanter d'avoir embrasai Mme Récamier. »
Quand, en L814, je rencontrai chez le duc de Gramonl Mines de Duras e! Récamier, je ne pouvais, certes, me douter qui; je voyais, réunies dans le même salon, les deux femmes qui «levaient avoir le plus d'influence sur M. de Chateaubriand,
(1) Voir i;t);ip. ir.
(2) Janvier a avril 1821.
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cet homme, alors un inconnu pour moi, et auquel je me suis tanl attaché par la suite.
Dans son enthousiasme pour Mme Récamier, le duc de Guiche (1) voulait faire partager son culte à tout le monde. Lors de cette fameuse soirée, il m'avait pris le bras et mené vers son idole, mais je m'esquivai. Mme Récamier était la reine de Paris, moi je n'étais qu'un pauvre garde du corps; quel agrément cette banalité d'une présentation cérémonieuse eût-elle pu procurer à chacun de nous?... Je préférai admirer à loisir toutes les blanches épaules, toutes les jeunes gorges qui, profitant de la mode, sortaient des corsages échancrés l rès bas et s'offraient triomphalement aux regards, ce qui était un fort agréable spectacle pour les hommes de mon âge. Je me souviens qu'en 1820, à mon passage à Paris, M. Dupont, notre médecin de la compagnie Gramont, me dit que le culte il h duc de Guiche pour Mme Récamier avait pris fin et que le duc s'occupait alors de beautés moins irréductibles.
Dans les premiers jours de mon arrivée à Paris, j'avais fait par Perseval de Frileuse la connaissance d'un jeune diplomate avec lequel je me liai tout à fait par la suite. Henri de Chastellux appartenait à une famille de la vieille noblesse qui avait émigré à la suite des princes. En 1816, j'ai retrouvé Chastellux comme collègue à Berlin qu'il quitta pour épouser Mlle de Duras. Après s'être appelé pendant quelques mois le marquis de Duras-Chastellux, il prit le nom et le titre de duc • I»' Rauzan (2). Depuis, il a été ministre plénipotentiaire à Lisbonne, puis directeur des affaires politiques au ministère des affaires étrangères, d'où il est parti par démission, voulant se solidariser avec M. de Chateaubriand, lorsque dernièrement celui-ci a été si brutalement chassé de son ministère par M. de Villèle (3).
Henri de Chastellux me menait fréquemment chez ses parents où j'ai parfois rencontré un jeune et brillant officier de
(1) Fils aîné du duc de Gramont.
' 1) Le duc flf Rauzan a été le parrain de mon fils. (Note de 1835.)
i3) ô juin 1824.
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Napoléon. Un an auparavant, la carrière déjà héroïque du beau colonel de La Bédoyère avail Fai1 tellemenl impression -m Mlle de Chastellux, que cel te fille de royalistes el d'émigrés était devenue l'épouse du colonel do rKmpire. Sans emploi à la chute de Napoléon, à cause de blessures récentes, M. di I Bédoyère n'avait pas été replacé par le gouvernemenl de Louis XVIII. Il contait à tout le monde son dépit e1 criait à l'injustice, ce qui était vrai. Pourquoi le Roi n'accédait-il pas aux démarches faites en faveur de ce colonel de vingt-huit ans? Parce qu'il avait versé son sang dans les armées de Napoli '<ni. était-ce une raison pour le priver d'un commandement dans l'armée royale?... Chez Mme de Ghédeville, fille du chevalier de Saint-Projet, trésorier de la compagnie Gramoui. j'entendis un jour le colonel de La Bédoyère, fort en colère, prononcer tout haut ces mots devant quinze ou vingt personnes appartenant toutes au monde royaliste : « Les lectures d'Horace ne profitent guère à ce gros roi. Avec de pareils procédés. I< - Bourbons n'en ont pas pour un an... » Enfin, pour le malheur de M. de La Bédoyère, les instances des Chastellux aboutirent. Quelques mois plus tard, le 7e régimonl de ligne se joignait à Napoléon aux environs de Grenoble et son jeune et brillant colonel était bientôt fusillé à Grenelle (1). Que de fois j'ai entendu le marquis de Bonnay et le comte de La Ferronnays, ces monarchistes fidèles, parlant des fautes des Bourbons, déplorer entre autres choses les excès de la réaction royaliste dans le Midi et la rigueur impitoyable du gouvernement de Louis XVIII dans les procès du maréchal Ney el du colonel de La Bédoyère!
Mon vieil ami, le chevalier de Saint-Projet, habitait rue Saint-Honoré. L'une des premières visites <|u'il me lit faire, après mon incorporation aux gardes «lu corps, fui celle d'un de ses très proches voisins, le vieux el célèbre chevalier de Bouflcrs (2). En entendanl énoncer ma qualité de garde du
(1) 19 août 1815.
(2) Le chevalier de Bouliers habitait au n°j75 de la rue "-.■ m t - 1 f. .i>. .r«-.
(Note de l'auteur.)