‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 27 sur 205 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

corps de la compagnie Gramont, M. de Bouflers me demanda brusquement des nouvelles d'un des lieutenants de cette compagnie, le marquis de Bonnay, en ce moment ministre du Roi à Copenhague. Le chevalier de Bouflers m'entonna les louanges du marquis de Bonnay avec qui, disait-il, il avait fait autrefois « de bonnes parties ». Ne connaissant point alors le mar- <|iiis de Bonnay, j'écoutais ces litanies, plutôt par déférence pour l'homme célèbre qui me parlait. Quand il eut terminé son dithyrambe, le chevalier de Bouflers ajouta que ma figure lui plaisait et que, dès le lendemain, il allait me recommander « liaudement au marquis de Bonnay. Ce n'étaient pas des paroles en l'air; le chevalier de Bouflers écrivit en effet à mon sujet, et ce vieillard a bien été pour quelque chose dans mon entrée dans la carrière diplomatique. J'entendis ce vieux coureur de femmes, à propos de signares (1), raconter devant un auditoire où se trouvaient plusieurs très jeunes femmes, certaines de ses bonnes fortunes, puis réciter de sa voix cassée quelques-unes de ses compositions, dont le Rêve et les Ages de rhomme et de la femme, poésies infiniment spirituelles mais forl légères, et même licencieuses, la dernière surtout. J'en étais gêné pour Mmes de Brancion, de Brenanchie, de Chéde ville et autres dont les visages de vierge continuaient à sourire. Aux remarques timides que je fis au grave M. de Saint- Projet, cet excellent homme me répondit : « Mon cher chevalier, ma fille — Mme de Chédeville — et ces autres jeunes personnes sont mariées. Et puis, M. de Bouflers raconte ses polissonneries avec tant de finesse qu'une petite nonne ne pourrait s'offusquer. » Je revis deux ou trois fois encore le vieux chevalier dans cette année 1814, et chaque fois, émoustillé par la présence de jeunes et jolies femmes, il se plaisait à raconter l'histoire de ses galantes aventures. A quelque temps de là il mourut, sans que cet événement fit beaucoup de bruit (2). Plus loin, à propos de Mme de Crayen

(1) Métisse du Sénégal. Le chevalier «le Bouflera y avait été gouverneur pendant trois ans, de 1 7H5 à 1788.

(2) Janvier 1815.

ou du marquis de Bonnay, je parlerai encore du chevalier de B ou fiers.

Entre mes occupations à l'état-major, le monde, le théâtre et mes amis, ma vie s'écoulait donc douce et sans souci, quand, tout à coup, le 5 mars, on annonça le débarquement de I En pereur. D'abord, dans l'entourage du Roi, on til contre fortune bon cœur, on plaisanta de « celle ridicule équipée . Mais bientôl il fallut se rendre à l'évidence; la marche de l'Empereur était une marche triomphale qui le conduisit en deux semaines aux portes de Paris. Les défections dans l'armée étaient de plus en plus nombreuses; on jugea la résistance vaine et tout s'apprêta dans la maison militaire pour le départ de la famille royale. Le 18, les fourgons de la suite chargèrent nos bagages et la Cour partit le 19 au soir.

Ce soir-là, M. de Saint-Projet, Delbosc d'Auzon, moi . t deux ou trois autres personnes, nous étions réunis chez le duc de Gramont, réglant la comptabilité et d'autres points de service, quand le duc d'Havre entre en coup de vent et parle bas à notre capitaine. Celui-ci, effaré de la nouvelle du dépari du Roi que vient de lui communiquer le duc d'Havre, s'élance hors de l'appartement, sans épée, sans chapeau, sans nous dire un mot, laissant entre nos mains tous les papiers — qui, grâce à Dieu, étaient tous fort en règle, vus et signés par lui — et tout l'argent qu'il devait emporter à l'usage 'le ^,, compagnie. 11 fallut rassembler tout ce qui était dispersé el transporter l'argent et les papiers chez M. de Saint-Projel au milieu de la nuit. Puis Delbosc d'Auzon et moi. ayant inutilement cherché un cabriolet, nous nous mîmes bravement en route à pied, sans passer par chez nous, dans ['espérance d'atteindre notre compagnie ou quelque Fourgon de suite à Saint- Denis. Nous y arrivâmes épuisés ;'i 5 heures du malin, mais nous ne trouvâmes plus personne.

Nous entrâmes chez un voiturier; aucun véhicule de disponible. En ce moment descendait de cheval à la porte d< écurie |e voiturier lui-même. Delbosc d'Auzon me poussa le coude en disant : « Voilà un moyen pour un «le nous. Tirons au

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