‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 28 sur 205 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

sort à qui continuera la route. L'autre retournera à Paris, près du chevalier de Saint-Projet, où il sera plus utile au Roi qu'en errant sur les chemins. » Il jeta en l'air une pièce de monnaie; le sort le désigna; c'était heureux, car j'étais sans argent, e1 même sans uniforme. Le voiturier maugréa pour vendre son bidet, qu'il laissa finalement contre 40 louis. Le tout : rosse, selle ei bride, en valait bien 15. Delbosc d'Auzon enfourcha sa monture et s'éloigna en me criant : « A bientôt! à quoi je répondis : « Bon voyage et vive le Roi! » — « Eh non! vive l'Empereur! » me hurla aussitôt au nez le voiturier, <'n ricanant et en faisant sauter d'une main dans l'autre les 40 napoléons de mon camarade. « Allons, blanc-bec! ajouta cet homme, viens trinquer avec moi à la santé de l'Empereur et à la mort des Bourbons et de ses gardes... Dans le l'< n id de mon cœur j'avais toujours conservé un faible pour le grand Empereur, dont j'avais subi le prestige pendant ma courte campagne de France. Mais, de voir, au moment du malheur, bafouer ainsi par cet homme grossier et vénal le Roi que je servais et le corps auquel j'appartenais, cela me révolta. Je me figurai être reporté un quart de siècle en arrière, à Varennes, et avoir devant moi Drouet. Oubliant ma fatigue et sans réfléchir que ce colosse dans la force de l'âge devait fatalement me terrasser, je n'écoutai que mon indignation et bondis sur le voiturier, le souffletant en criant : « Canaille! demande pardon et crie : vivent le Roi et ses gardes du corps! » L'homme glissa dans une flaque d'eau et s'abattit lourdement. Au bruit de la lutte, les domestiques sortirent de lu maison du voiturier. Je crus qu'ils allaient me faire un mauvais parti, mais ils me tranquillisèrent fort en me disant :

Laissez notre maître maintenant; la correction est bonne. » Le gourdin au poing, je repris alors la route de Paris où, vers lo heures, j'arrivai exténué, pue Saint-Honoré, à la porte du chevalier de Saint-Projet, que je trouvai fort inquiet sur mon compte.

Delbosc d'Auzon rejoignit la maison militaire dans cette journée. Le départ avait été si précipité que rien n'avait été

îiti SOUVENIRS DU CHEVALIER DE CUSSY

préparé pour les étapes. On se trompa de chemin, on laissa telle ii h ut de traînards, qu'à l'arrivée en Belgique, les •/i,500homnn^ de La maison militaire n'étaient plus que 800! Delbosc d'Au- Eon, qui avait été en L812 à Moscou avec les armées impérial. is, m'a assuré que, pour le désordre, le voyage, ou plutôt la « fuite » du Roi, pouvait être comparé à la retraite de Russie.

Le soir même de mon retour à Paris, le chevalier de Sainl- Projet, son gendre Chédeville et moi nous sortîmes pour aller aux nouvelles. On attendait Napoléon d'un moment à l'autre. Il nous fallut suivre M. de Saint-Projet qui, malgré nos timides observations, venait d'entrer sans hésiter aux Tuileries. La grande cour semblait abandonnée. Nous pénétrâmes à l'intérieur du château où l'on voyait circuler, revêtus de la livrée impériale, les mêmes valets qui, la veille encore, portaient la livrée royale. Rien ne paraissait changé, sauf une question de boutons. En passant devant notre bureau de l'état-major, nous aperçûmes le vieil employé Ancher en train de préparer les lampes, comme à l'habitude. Il nous salua respectueux ment et, sans la moindre gêne, tout en disant : « Je crois que les officiers de Sa Majesté vont bientôt arriver! » Sa Majesté, c'était l'Empereur.

L'obscurité était venue quand nous débouchâmes des Tuileries par la porte du pavillon de Flore. La foule, dans la rue, était compacte et échangeait avec calme ses impressions sur les événements qui se déroulaient. Vers 9 heures, Napoléon arriva, et je le devinai dans sa berline qui, encadrée par une haie mobile de cavaliers, pénétra dans les Tuileries par cette même porte du pavillon de Flore. Quelques cris isolés de : « \ i \ > ■ l'Empereur! » mais pas d'acclamations spontanées. Cette arrivée nocturne était lugubre et annonçait à la foule des tueries prochaines. J'ai toujours pensé que cette entrée clandestine dans la capitale était indigne «le Napoléon. Une luis encore, j'ai vu l'Empereur. C'était le 1er juin suivant, quand, dans un costume théâtral et passablement ridicule, il se pendait au Champ-de-Mars pour la laineuse cérémonie «lu « Champ de Mai ».

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