CHAPITRE III
Pendant une semaine je travaillai rue Saint- Honoré avec Chédeville et M. de Saint-Projet pour terminer la classification des papiers et mettre en ordre les comptes de notre compagnie. Le chevalier de Saint-Projet hésitait sur la façon de faire parvenir au duc de Gramont les fonds disponibles. C'est alors que je lui racontai ce qui m'était arrivé quelques jours auparavant. En sortant de mon appartement de la rue Montmartre, j'avais été accosté par Ceminato, homme d'origine piémontaise. mais de cœur tout français qui, après avoir fait dans nos rangs les deux dernières campagnes, puis avoir été valef de chambre de mon père, était entré, un peu grâce à moi, dans la police.
— Au moins, avais-je dit à Ceminato, j'aurai, je l'espère, quelqu'un pour m'avertir quand le moment sera venu de me cacher?
— Mais, monsieur le chevalier, vous n'aurez nullement besoin de vous cacher. M. le duc d'Otrante ne voudra certainement inquiéter personne, les gardes du corps moins que personne (1).
Je ne connaissais Fouché que de réputation. C'était pour moi un homme bon à toutes les besognes, sous tous les gouvernements, un parjure, un monstre.
— Fouché, Fouché, voilà mon moyen! — nous dit M. de Saint-Projet. Et plusieurs jours après, mon chef m'apprit que, par l'entremise de Fouché, les fonds et les papiers de notre compagnie étaient fidèlement parvenus au duc de Gramont. J'étais ainsi informé de cette chose stupéfiante, que le ministre de la police impériale était en correspondance avec l'entourage de Louis XVIII!...
Ce Fouché était l'incarnation de la duplicité. Ayant beaucoup à se faire pardonner, il se ménageait des attaches dans tous les camps. A son sujet, M. de Vitrolles me disait dernièreim'iit (1824) qu'il avait lui-même une reconnaissance particulière pour Fouché. Dès le retour de Napoléon, M. de Vitrolles
(1) Au retour fie Napoléon de 111e 'l'Elbe, Fouché avait succédé à Dandré au ministère de la police.
58 SOUVENIRS DU CHEVALIER DK CDSS
avait été enfermé à l'Abbaye et le ministre de la police avait reçu l'ordre formel de L'Empereur de faire fusiller cel ardenl royaliste. Mais le duc d'Otrante, ce vieux renard rompu à toutes les ruses, traîna les choses en longueur et, à la nouvelle de Waterloo, il faisait élargir le prisonnier. Je tiens de M. le vicomte de Chateaubriand, qu'étant à Gand au mois de mai L815, il vit entrer chez lui .Mme de Vitrolles qu'il ae connaissait pas, munie d'un sauf-conduit et d'une lettre de recommandation du duc d'Otrante. Le comte d'Artois recul for! bien l'envoyée de Fouché.
Quand je penseà tout cela, à ce Fouché mort maintenant (l), je ne puis m'expliquer comment une fille jeune, intelligente, belle, riche et de grande maison, comme Mlle de Castellane, a pu consentir à devenir l'épouse de ce défroqué, ancien conventionnel et régicide. Les nombreux millions du monstre auront, il faut le croire, influencé la détermination de Mlle de Castellane (2). Le Roi, dit-on, signa au contrat. Quant à la duchesse d'Angoulème, elle ne voulut pas comprendre la raison d'Etat » et, plus fière, elle refusa toujours d'accueillir l'homme qui avait voté la mort de son père.
Durant les Cent-Jours, nous ne fûmes nullement inquiétés. Le duc d'Otrante avait averti le chevalier de Saint-Projet que nous pouvions vivre tranquillement el circuler à notre convenance, nous recommandant d'éviter certains locaux fréquentés par les officiers en demi-solde, tels que ce café Montausier, rendez-vous des vieux serviteurs de l'Empire, et aussi d'un tas d'énergumènes sans opinions certaines (3).
J'ai marqué d'une croix noire cette période de cent jours, pendant laquelle j'ai vécu de longues heures d'ennui; sans occupation, sans distraction, les salons où je Fréquentais auparavant étant fermés. Eussent-ils été ouverts, que je me serais dispensé d'y entier, dans la crainte d'entendre souhaiter
t (1) 25 décembre 1820 Vm'iI 1815.
(:() Le 25 juin 1815, h l'annonce du désastre de Waterloo, le café Monigé par la populace.