CHAPITRE III o
peut-être la défaite de Napoléon, c'est-à-dire la victoire de nos ennemis. Le retour des Bourbons et le triomphe do l'armée française, j'eus voulu concilier cela; mais comment?.. .Je cessais même de voir Désaugiers qui avait eu la déplorable faiblesse de composer une mauvaise chanson intitulée Fricassée, dans laquelle nos armées étaient tournées en ridicule. Ce a'esl que cinq ans plus tard que nous nous revîmes, et Désaugiers, le premier, me parla alors de la Fricassée en des termes qui me prouvèrent qu'il regrettait sincèrement cette œuvre indigne de lui.
Bien qu'ayant servi Napoléon, je suis monarchiste, et j'ai vu avec joie les deux retours de nos rois. Malgré tout, j'ai toujours déploré les violences des ultras et les tracasseries auxquelles ont été en butte certains officiers de l'Empire, donl beaucoup, par suite des réductions opérées dans l'armée royale, furent mis dans la position de demi-solde. Ceci établi, estdire que tous les torts aient été du côté des royalistes et que la bravoure soit l'apanage exclusif des libéraux?... Sous la première Restauration, j'ai été témoin du fait suivant, qui s'est fréquemment reproduit et a beaucoup amusé le peuple. Des officiers de l'ancienne armée se promenaient au Palais- Royal, habillés en voltigeurs de Louis XIV, parcouraienl les galeries en sens inverse, se rencontraient et s'accostaieni comme de vieilles connaissance- qui se retrouvaient pour la première fois après quinze ou vingt ans :
— « Eh! bonjour marquis..., bonjour vicomte... Te voilà... Et, depuis quand à Paris?... Q'y viens-tu faire?... »
Et puis, tout liant, au milieu de la foule, la conversation la plus comique 3ur les services rendus pendanl l'émigration, et sur les prétentions de chaque émigré à avoir ramené la famille royale, et sur les faveurs, avancements "u décorations qu'il était sur le point d'obtenir...
Quand je fus témoin de cette scène, quasi journalière au Palais-liuyal. cY-iaii le général Jacqueminot qui remplissait le rôle d'un des voltigeurs de Louis XI I '. Sans doute, le général Jacqueminol a un passé des plus honorables; mais son rôle
dans cette scène de pitres n'était-il pas du plus mauvais goût pour quelqu'un de son grade?... Au surplus, j'ai entendu depuis M. le maréchal duc de Trévise dire que ce général était un homme assez mal élevé.
Pendant les Cent-Jours, plusieurs scènes de ce genre se produisirent sur les boulevards. Des énergumènes, se disant officiers en demi-solde, abordaient des promeneurs à cheveux blancs, leur caressaient le menton ou leur tiraient la barbe, en disant : « Eh bien! marquis! Pourquoi n'êtes-vous pas encore à Coblentz?... Le Roi vous attend... » La populace applaudissait. De quelle bravoure cependant faisaient preuve alors ces demi-solde?... Et que n'étaient-ils en ce moment dans les rangs de l'armée!...
On a dit aussi que, durant cette période, les royalistes de toutes catégories restèrent cachés pour éviter les fureurs du peuple. Quelle fausseté!... Certes, à cette époque, on n'a guère entendu de cris de « Vive le Roi! » pas plus qu'on n'a vu d9 gardes du corps du Roi se promener en uniforme. A ceci, il y avait une bonne raison : nos uniformes étaient renfermés dans les fourgons de nos compagnies. Mais jamais, mes amis et moi, nous n'avons au contraire plus circulé dans Paris qu'alors, et nous ne nous sommes pas privés de passer à l'occasion devant ce fameux café Montausier, dont l'entrée, on le sait, nous avait été interdite par le sieur Fouché. Il eût fait beau voir que quelque demi-solde vînt tirer la barbe de Brancion, des frères Souilly ou du chevalier de Gussy!
Au retour du Roi, je rejoignis ma compagnie à Saint-Denis et je pris place parmi les gardes du corps qui accompagnaient le comte de Pellan, lieutenant adjudant-major de la compagnie de Gramont. L'entrée du roi à Paris, le 8 juillet, eut lieu vers 3 heures par un superbe temps. La population qui se pressait sur le parcours était nombreuse, et le cortège royal était lui-même fort considérable. La garde nationale de Lille marchait en tête, précédant la maison du Roi qui encadrait cinq maréchaux de France : Gouvion Saint-Cyr, Macdonald, Marmont, Oudinot et Victor, et autant de gêné-