‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 36 sur 205 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Napoléon, le marquis de Bonnay, ce fidèle ami des Bourbons, proclamait que c'était là une « bonne référence». Je tiens donc les bruits répandus par les libéraux de 1815 pour des calomnies.

A l'heure dite, je pénétrai dans le salon d'attente du marquis de Bonnay.

— « Vous êtes exact, me dit mon futur chef, qui parut aussitôt. C'est une qualité. Voici des notes sur le congrès de Vienne. Rédigez-moi, dès ce soir, un rapport basé sur ces renseignements. »

Mon travail plut sans doute au marquis de Bonnay. Il me félicita sur mon style et mes connaissances générales, me dit qu'il m'emmènerait avec lui, et que, d'ici notre départ pour Berlin, il me faudrait venir travailler chaque matin au ministère. — « Mais, m'ajouta mon interlocuteur, pas un mot à qui que ce soit des promesses que je viens de vous faire. La discrétion est une vertu pour un diplomate. »

Je fus aussi discret que le fut Paul de Bourgoing dans le même temps et dans les mêmes circonstances. En effet, ce ne fut que lorsque Bourgoing et moi nous nous retrouvâmes peu après comme collègues à la légation de Berlin, que nous apprîmes mutuellement la façon dont nous avions fait nos premiers pas dans la carrière diplomatique. En même temps, nous avions travaillé sous les ordres du marquis de Bonnay dans des cabinets du même ministère, et vingt fois peut-être nous avions causé dans les couloirs, sans jamais nous être dit les raisons véritables de notre présence en ces lieux.

Plus haut, j'ai parlé de la maigreur et de la pâleur du marquis de Bonnay. Elles étaienl telles, qu'à la compagnie de Gramont, quand on p;n lui du marquis, qui y comptait comme lieutenant, on ne le désignail généralement que par l'appellation « lieutenant Carême ». Sur sa pâleur, on a fait bien des mots (l),

(1)b ...Savez-vous un bon mot de Mme dePuisieux sur le marquis de Bonnay?... Elle le voyait boire un verre d'orgeat : « Dieu! dit-elle, il boii sang. » Lettre de Mme de Duras à Chateaubriand, 6 novembre 1822. La duchesse de Duras, par Bardocx.

ainsi que sur son air froid et triste. Voici à ce sujet une anecdote qui me vient à l'esprit.

A l'époque où Mme de Staël, mariée secrètement avec M. de Rocca, dont elle n'a jamais pris le nom, — préférant porter celui sous lequel elle a acquis une si légitime célébrité — se rendit à Vienne dans un état de grossesse assez avancée qu'elle faisait passer pour une hydropisie,dont personne n'était dupe (1), il revint au marquis de Bonnay que Mme de Staël avait dit : « En voyant le marquis de Bonnay, j'ai cru voir le spectre de l'ancien régime. » M. de Bonnay ne tira d'autre vengeance de cette petite saillie que par le quatrain suivant qui circula dans les salons de Vienne et fit voir à la célèbre femme que le mal dont elle se disait souffrante était connu :

Par ses écrits, par son génie, Elle appartient à l'immortalité, Et, jusqu'à son hydropisie, Rien n'est perdu pour la postérité.

M. de Bonnay tournait agréablement les vers, et, au fur et à mesure, dans le courant des pages suivantes, je parlerai de ses compositions poétiques, de même que je dirai sa haute situation et que je consignerai à l'occasion les nombreuses anecdotes qu'il m'a contées et les propos intéressants qu'il m'a tenus. Mais, pour l'instant, je reviens à ce dont il est question, c'està-dire à l'impression première que causait mon nouveau chef.

Quand le marquis de Bonnay m'eut conté plus tard luimême ce souvenir de l'émigration, je trouvai in petto fort juste la réflexion de l'auteur de Corinne. Tel il avait semblé à Mme de Staël en 1808, tel au premier abord, le marquis de Bonnay, en 1815, m'était apparu comme l'incarnation de l'ancien régime.

Je fus donc agréé par le marquis de Bonnay. 11 vit le duc de Feltre et le duc de Richelieu, et il fut convenu que, tout en conservant ma demi-solde de lieutenant de cavalerie, soit 1,250 francs par an, je recevrai des affaires étrangères, sur les

(1) En 1808.

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