CHAPITRE IV
frais de service, une somme annuelle de 1,500 francs. J'émargeai donc à deux ministères à la fois, mais ces annuités formant un total de 2,700 francs ne ruinaient pas mon pays (1). Il était du reste entendu que cette situation provisoire ferait place à une situation régulière à la première occasion. Ceci se produisit sans trop tarder. Le 7 mars 1817, quand, par suite de nouvelles ordonnances sur les demi-soldes, je me vis dans le cas de renoncer à mon indemnité du ministère de la guerre, le duc de Richelieu m'attacha officiellement à la légation de France à Berlin, ce qu'il voulut bien m'annoncer par une lettre particulière. Mes appointements furent alors fixés à3,000 francs, somme annuelle que je touchai jusqu'au 1er janvier 1820, date à laquelle je fus nommé second secrétaire de la légation.
Depuis qu'il était convenu que je suivrai le marquis de Bonnay à Berlin, j'allais le matin me mettre à sa disposition. Parmi les documents que j'ai eu à transcrire ou à rédiger, plusieurs lettres ou mémoires m'ont particulièrement frappé.
Le premier mémoire était une sorte de testament politique adressé au duc de Richelieu, à qui, en vieil ami, il donnait quelques conseils sur la marche des choses en France, sur les événements que la France pourrait avoir à redouter sous le règne du successeur du Roi (c'est-à-dire sous le règne du Roi actuel, Charles X (2), persuadé qu'il était que les favoris et les confidents de ce prince l'entraîneraient, un jour, dans une mauvaise voie. Ce travail finissait par ces mots : « Si vous pensez que j'ai raison, cher duc, avisez au remède quand il en est temps encore, en écartant, à l'avance, de sa personne, de dangereux conseillers. Ce que je dis est dans l'intérêt du pays, car je connais le prince, et le Roi pense comme moi sur le compte de son frère. Je désire être mauvais prophète; mais, cher duc, il faut toute votre énergie, toutes vos bonnes in-
(1) Quand je pense à ce « cumul » de deux mille sept cents francs par an, et que je le compare aux appointements spéciaux et divers que se font allouer tous ces fantoches révolutionnaires, tous ces « intègres républicains ». j'admire l'impudence des Flocon et des Ledru-Rollin reprochant à la Restauration la dilapidation des finances du pays. {Note de 1853.)
(2) Rappelons que ces lignes sont écrites en mars 1825. (Note de l'éditeur.)
tentions, toute votre persévérance, pour sauver le pays d'une nouvelle secousse. Vous êtes jeune (1); je ne le suis plus. Cet écrit est, en quelque sorte, l'adieu d'un ami qui ne pourra pas vous seconder quand les événements se présenteront. D'ici là, en effet, le Roi, l'âne ou moi serons morts... » Cet écrit politique du marquis de Bonnay s'est imprimé dans ma mémoire avec une telle force que, sans en avoir gardé copie, je crois le reproduire textuellement. Fasse le ciel que M. de Bonnay soit, comme il l'a dit, « mauvais prophète »! Je l'ai vu l'année dernière à Fontainebleau où il est actuellement gouverneur (2), et ses craintes restaient les mêmes. Deux ans auparavant, le duc de Richelieu, tombé sous les coups de MM. de Villèle et de Peyronnet (3), avait succombé à la peine! (4)
M. de Bonnay redoute, plus que tout, de voir arriver au pouvoir le prince de Polignac, et ceci me fait souvenir qu'à Berlin, en février ou mars 1821, M. de Chateaubriand m'a exprimé les mêmes sentiments : « M. de Polignac sera un jour, vous le verrez, le canal de toutes les faveurs et de tout pouvoir en France. Ce sera un très grand malheur. C'est un esprit étroit et il ne connaît pas les Français (5). »
Une autre lettre est une relation d'un voyage fait à Dresde, par ordre du Roi. Le marquis de Bonnay, en rentrant de Copenhague, s'était rendu à Dresde, sous la raison ostensible de porter des compliments au vieux roi saxon, mais dans le but principal de voir par lui-même si la famille de Frédéric-Auguste ne présentait pas une femme sortable pour le duc de Berry. Le vieux marquis examina chacune des princesses
(1) Le marquis de Bonnay avait alors soixante-cinq ans et le duc de Richelieu quarante-neuf.
(2) Quand le chevalier de Cussy écrivait ces lignes, il ignorait la mort du marquis de Bonnay, décédé le 25 mars 1825.
(3) Le ministère du duc de Richelieu fut renversé le li décembre 1821.
(4) 16 mai 1822.
(5) Le marquis de Bonnay et M. de Chateaubriand onl hélas! été tous <l<'ux trop bons prophètes. M. le prince de Polignac esl arrivé au pouvoir et, peu après, survenait la Révolution de 1830, si niaisement appelée « la glorieuse Révolution ». (Note de 1853.)