CHAPITRE IV
saxonnes en connaisseur, et en parla de même. Marie-Augusta, la fille unique du roi, était, disait-il, « une bonne et vertueuse princesse, mais trop âgée, trop terre à terre, et pas assez passionnée pour le tempérament du duc de Berry ». En parlant des autres princesses, M. de Bonnay détaillait avec complaisance leur tournure et la bonne grâce de leur taille quand elles couraient dans les jardins de Pillnitz, et il n'oubliait pas plus le développement de leurs hanches et leur embonpoint plus ou moins prononcé que les formes du buste.
Quoi qu'il en soit, .c'est une princesse de Naples que le duc de Berry a épousée. N'aurait-on pas agi plus sagement en faisant épouser à ce prince la grande-duchesse Anne, sœur de l'empereur de Russie?... Il est certain que ce mariage a été négocié, et très près de se conclure. Le comte de Modène m'a, à cet égard, raconté des particularités probantes. Emigré français, occupant une charge de cour en Russie, il désirait cependant rentrer en France et il avait été décidé qu'il si livrait la grande-duchesse Anne à Paris, comme cavalier d'honneur. L'impératrice-mère écrivit même un matin quelques lignes au comte de Modène pour lui annoncer que le mariage de sa fille avec le neveu du roi de France Hait arrêté. Elle le complimentait sur son prochain retour dans sa patrie et le priait, lui, vieux gentilhomme français, d'aider de ses conseils la nouvelle duchesse de Berry... Quelques jours après, une lel I re de l'empereur Alexandre, qui était alors à Vienne, fit connaître que tout était rompu. Et pourquoi?... M. de Noailles, ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, insistait, ainsi que M. de Talleyrand, pour que la grande-duchesse renonçât à la religion grecque avant de quitter la Russie. L'Empereur exposa que, chef de la religion de son pays, il ne pouvait autoriser sa sœur à changer de confession sans soulever l'opinion des Russes. Il insinua qu'une fois hors de son empire, et mariée, la grande-duchesse cesserait d'être sa sujette et qu'alors elle pourrait se faire catholique romaine. Toutes ces raisons ne purenl faire céder les ministres français. Le mariage fut brusquement rompu, et la France perdit la Belgique qui, fort pro-
bablement, serait devenue française définitivement. Ce pays ne formait point alors une partie du royaume des Pays-Bas; il n'était placé encore que sous l'administration provisoire du prince qui, plus tard, fut reconnu comme roi par le traité de Vienne (1). Nul doute qu'en donnant sa sœur au duc de Berry, l'empereur Alexandre n'eût obtenu que la Belgique restât à la France.
Ceci est une grande faute de M. de Talleyrand. Une autre erreur non moins déplorable, c'est de n'avoir pas voulu que la Saxe devînt partie du royaume de Prusse. La famille de Saxe eût été indemnisée par un nouveau et plus grand territoire sur les bords du Rhin. Les plénipotentiaires français plaidèrent en faveur de Frédéric-Auguste, et la Prusse, en recevant, au lieu de la Saxe qu'elle désirait pour arrondir son territoire, le grand-duché du Rhin, séparé du reste de la monarchie, a éprouvé une grosse déception. Ceci est une considération sentimentale dont nous pouvons nous désintéresser, mais la conséquence qui présente pour nous de la gravité, c'est que la Prusse est ainsi devenue limitrophe de la France. Il eût certes mieux valu pour notre tranquillité de n'être bornés que par des Etats de troisième et de quatrième ordre.
.Mais je reviens aux travaux que m'avait communiqués le marquis de Bonnay avant mon départ pour Berlin. Le dernier que j'ai présent à l'esprit, avait trait au duc d'Orléans. Il était rédigé je ne sais pour qui; probablement pour le roi Louis XVIII ou pour le duc de Richelieu : « Sa Majesté, disait le marquis de Bonnay, ne doit pas se laisser influencer par les bons procédés de son cousin à son égard. Les démarches que fit ce prince il y a quelques années près de la cour d'Angleterre, quand il résidait à Twickenham (2), sont sans doute louables à la surface; mais
(1) Guillaume de Nassau, prince d'Orange.
(2) Lors de son séjour à Twickenham. le duc d'Orléans fut en effet, nu début de l'Empire, près du prince de Galles, l'intermédiaire des démarches effectuées par Louis XVIII pour être accueilli en Angleterre.