‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 40 sur 205 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Louvel, lorsqu'à la demande de la jeune veuve, on énumérait devant elle certains rejetons présumés du duc, enfants nés de personnes avec lesquelles il n'avait pu passer qu'une seule nuit, la duchesse avait répondu ingénument : « Je sais qu'il en était capable. »

Voici sur Mme de Genlis et Philippe-Egalité des anecdotes que je tiens du marquis de Bonnay.

Le père du marquis actuel possédait aux environs d'Autun un château voisin de Champcéry, maison de campagne de M. Ducrest de Saint-Aubin. Fort mal partagé sous le rapport de la fortune, celui-ci songeait à mettre à profit la beauté de sa fille, Stéphanie-Félicité, pour laquelle il ne prévoyait pas la possibilité d'un grand mariage. Et, pensant sans doute qu'à cette époque de mauvaises mœurs il fallait que sa fille fût instruite des choses de ce monde, soit pour éviter les écueils qui feraient chavirer trop tôt sa nacelle, soit par une mentalité licencieuse, pour que sa fille sût mieux agir sur l'esprit libertin des grands seigneurs, M. Ducrest de Saint- Aubin lui faisait lire les romans les plus immoraux. Descendant un jour le perron de Champcéry, le marquis de Bonnay (le père) vit entre les mains de Mlle de Saint-Aubin le Portier des Chartreux, très certainement l'un des romans les plus obscènes qui aient sali la littérature française. Ayant remarqué l'étonnement peint sur la figure de son voisin, M. Ducrest de Saint-Aubin crut devoir lui observer « qu'il fallait bien instruire les jeunes filles ». C'est ainsi préparée et « instruite » que la jeune Stéphanie-Félicité parut dans le monde, où elle porta une jolie figure et un fort remarquable talent sur la harpe. A quinze ans à peine elle trouva un mari, le comte Brûlart de Genlis, qui devait périr sur l'échafaud révolutionnaire. Nièce de la marquise de Montesson, Mme de Genlis fut bientôt introduite au Palais- Royal, fut nommée dame d'honneur de la duchesse de Chartres et devint, selon l'opinion générale, la maîtresse du duc lorsque celui-ci lui confia l'éducation de ses enfants. Elle portail à cette époque le titre ei le aom de marquise de Sillery. En parlant du duc de Chartres, devenu duc d'Orléans

en 1785, le nom de la marquise de Sillery s'est trouvé comme il suit, sous la plume du marquis de Bonnay, dans les Annonciades :

Incapable à la fois de remords et de honte, Il revient à Mousseaux, fatigué de combats; L'infâme Sillery l'y reçoit dans ses bras. Alors, dans ce repaire, où la débauche affreuse Achève d'avilir son âme crapuleuse, Son génie infernal, excité par La Clos, Conçoit, nourrit, dispose, inspire des complots, Et, déjà, dans son cœur où germent tous les crimes, Sa patrie et son roi sont marqués pour victimes.

Le duc de Chartres avait, dit-on, terni sa gloire au combat d'Ouessant (1). Hélas! L'histoire a bien d'autres reproches à lui adresser... La Clos est l'auteur du fameux roman les Liaisons dangereuses, qui fit tant de scandale à son apparition, en 1782. L'on a prétendu que Mousseaux était la « petite maison » et le théâtre des débauches du duc de Chartres. J'ai entendu M. de Bonnay affirmer que l'on jouait à Mousseaux les comédies cyniques de Bussy-Rabutin, et que les acteurs et actrices — amis et amies du prince, — formant sa société intime, paraissaient sur la scène sans vêtements.

Le marquis de Bonnay, qui englobe dans la même réprobation les d'Orléans et Mme de Genlis, estime, qu'à l'exception de Mademoiselle de Clermont, tous ses ouvrages ne sont que de mauvaises productions (2). Mon chef est peut-être un peu trop sévère pour Mme de Genlis. Si celle-ci a été réellement la maîtresse du duc de Chartres, si elle mérite effectivement l'épithète d' « infâme » du marquis de Bonnay, il faut reconnaître cependant qu'elle a su donner une forte éducation à ses

(1) 27 juillet 1778. Le rôle du duc de Chartres à ce combat naval

en son temps passionnément discuté. Voir aux Archives de l'ancienne marine le registre B4136. (Note de l'éditeur.)

(2) D'autres personnes ont été aussi sévères pour les œuvres do Mme de Genlis. Jules Janin a écrit que « c'était une pauvre tête qui se consolait de toutes les faiblesses et de tous les écarts en écrivant de méchants livres)). (Noie de l'éditeur.)

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