‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 41 sur 205 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

élèves, du moins, à l'aîné de ses élèves (1). Le duc d'Orléans actuel, que j'ai eu l'honneur d'approcher, est en effet un digne descendant d'Henri IV, dont il rappelle la bonté, les vertus, le courage.

L'anecdote suivante sur Philippe-Egalité, que m'a rapportée M. de Bonnay, est probablement peu connue.

Philippe-Egalité, ondoyé à sa naissance, ne fut baptisé qu'à l'âge de dix à douze ans, à Fontainebleau. La reine Mari" Leczinska, sa marraine, lui donna le nom de « Joseph », bien que personne ne portât ce nom dans la famille royale, « parc que, disait la bonne et pieuse princesse, quand on porte ce nom-là, on n'est jamais pendu ». Ce mot qui fit sourire les courtisans fut apporté immédiatement au duc d'Orléans qui, le soir même, dit à son fils en l'embrassant : « Enfin, mon ami. te voilà assuré de n'être point pendu. On se contentera de te couper la tête. » Fatale prophétie, qui s'est réalisée le 6 novembre 1793!... A cette époque, mon père venait de se réfugier à Paris, ayant quitté Nantes pour se soustraire aux recherches du Comité de Salut public, auquel il avait été dénoncé comme « ennemi de la nation ». Il se trouvait chez un restaurateur, à l'entresol d'une maison formant l'angle de la rue Saint-Honoré et de la place Vendôme, quand passa le tombereau conduisant Philippe-Egalité à l'échafaud. Le plus grand calme, la plus grande fermeté, le plus grand dédain même, régnaient, m'a dit mon père, sur la figure du prince.

Mais je reviens aux débuts de ma carrière diplomatique. Un matin du mois de juin 1816, le marquis de Bonnay m'avertit que nous partirions sous quatre jours. Mon cœur se serra un peu, je l'avoue, à l'idée de quitter si brusquement la Frani sans avoir le temps d'embrasser mon père el mes sœurs. J'allai voir Mme de Bourgoing qui me confia des paquets pour son fils l'aul (2), puis je pris^congé/le mes protecteurs, de mes amis

(1) L<-'s plus jeunes frères «lu duc d'Orléans, les 'lues de Montpensier i : de Beaujolais, sont morts pendant l'émigration. [Note de Fauteur.)

(2) Paul de Bourgoing venai! d'être comme tout récemment second secrétaire de la légation du Roi à Berlin. (Note de Fauteur.)

et de mes anciens officiers des gardes du corps. M. le duc de Richelieu me félicita de débuter dans le métier, sous un chef comme le marquis de Bonnay; le comte de Pellan habitant toujours son triste hôtel du Marais, cadrant si bien avec son air morose et sa voix geignarde, me plaignit d'aller « en ce vilain pays de Prusse »; comme le marquis de Montmort et M. Tilly de Blaru, le général baron de Reiset me félicita tout au contraire sur ma désignation.

Mines de Brandon et de Chédeville, ces jeunes et si charmantes femmes, semblèrent sincèrement désolées de mon départ prochain (1). Présent à l'entretien, le père de Mme de Chédeville, le vieux chevalier de Saint-Projet, excellent homme, mais un peu voltairien et de mœurs assez faciles, dit à ces dames : « Embrassez notre jeune ami; et embrassez-le de telle sorte qu'il conserve la saveur de vos baisers jusque dans les bras des jolies Berlinoises. » Je me laissai faire, et jamais depuis je n'ai oublié en effet la saveur de ces baisers « fraternels » donnés par de si jolies bouches dans le salon du chevalier de Saint-Projet.

Quand je fus prendre congé du duc de Gramont, je le trouvai, regardant son fils, le duc de Guiche, qui descendait l'escalier : « Comme il est beau, comme il est beau! » me dit-il. En effet, je dois dire que le duc de Guiche était, sans contredit, l'un des plus beaux hommes de France.

Le marquis de Bonnay, étant seul dans sa berline, me proposa d'y prendre place. Une voiture de suite portait ses gens. A Leipsig, je le laissai bifurquer sur Dresde et je suivis la route directe de Berlin. A peu de distance de Leipsig, je rattrapai et fis connaissance d'un colonel au service d'Espagne, M. Pozzo di Borgo, neveu du comte Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie à Paris (2). Le colonel Pozzo di Borgo qui

(1) Cette jeune dame de Brandon était, croyons-nous, la mère du colonel de Brandon tué glorieusement au Mamelon vert, pendant la guerre de Crimée. (Note de l'éditeur.)

(2) Le comte Pozzo di Borgo occupa le poste d'ambassadeur de Russie à Paris, depuis la seconde Restauration jusqu'au 30 décembre 1832. (Note de l'éditeur.)

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