‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 42 sur 205 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

venait d'être pourvu du poste déchargé d'affaires d'Espagne à Berlin, me proposa de voyager dans la même voiture et nous arrivâmes ensemble dans la capitale prussienne.

La légation de France était provisoirement installée dans un petit hôtel meublé sous les Tilleuls (unter den linderi), large et belle avenue qui commence à la porte de Brandebourg et finit à la place de l'Université; mais bientôt, le bel hôtel de la duchesse de Dino — née princesse de Gourlande, et nièce par alliance du prince de Talleyrand — magnifique demeure, également sous les Tilleuls, devint notre habitation définitive. L'hôtel de Dino est encore occupé aujourd'hui par l'ambassadeur de France, M. de Saint-Priest, successeur de M. de Rayneval, lequel avait remplacé, en 1821, le vicomte de Chateaubriand, qui succédait lui-même au marquis de Bonnay (1).

En attendant l'arrivée du marquis de Bonnay, j'allai présenter mes devoirs au comte Pierre de Vaudreuil, chargé provisoirement des affaires de la légation de France depuis le départ du marquis de Caraman, qui passait à la tête de l'ambassade de Vienne.

Le comte Pierre de Vaudreuil appartient à l'antique famille des Rigaud de Vaudreuil (2) qui a fourni à la France tant de généraux et de marins illustres. Il ne tarda pas à quitter Berlin. C'est un petit homme de quarante-cinq ans environ, assez pauvre d'esprit, de bonne compagnie, sans réelle instruction, et avare au suprême degré. Sa mise était toujours curieuse. Ainsi, sur un de ses habits, vert foncé, il portait des boutons en nacre, larges comme un écu, sur lesquels

(1) Cet hôtel qui a jadis appartenu à la princesse Amélie de Prusse, a été acheté par l'empereur Nicolas, pour y placer sa légation et avoir, également, des appartements tout prêts à son usage particulier lorsqu'il vient à Berlin.

de 1854.)

(2) Au tome XXII de d'Hozier, on peut lire ce quatrain, vieux proverbe en usage dans le Languedoc, province d'où la famille des Rigaud de Vaudreuil est originaire :

Les Harmands, les Lévis et les Rigauds

Ont chassé les Visigots Les Lévis, les Rigauds et les Voisins

Ont chassé les Sarrazins.

étaient gravés, on noir, des sujets tirés des fables de La Fontaine. Le tact n'est pas son fort. A l'invitation que lui fit, un soir, la princesse Sangusko, de danser avec sa fille, la princesse Dorothée — que l'on appelait en famille « Doschow »

— Vaudreuil répondit : « Merci, princesse; j'ai déjà suffisamment transpiré ce soir »... Croyant faire adroitement sa cour au duc de Richelieu, ministre des affaires étrangères en France mais qui, avant 1814, avait été gouverneur d'Odessa au nom de l'empereur de Russie, le comte de Vaudreuil écrivail officiellement : « Vos Russes, monsieur le duc, sont... », ce qui déplut fort, comme on peut le penser, au noble due. plus noble encore par ses sentiments élevés, son cœur et son esprit droit, sa grande âme, et toutes ses qualités enfin, que par sa naissance.

Une fois établi à Berlin, le marquis de Bonnay, qui nous parlait fréquemment de la prochaine arrivée d'une « nièce > pour tenir sa maison, et qui faisait arranger et distribuer son hôtel en conséquence, partit bientôt pour Hambourg oùa étant veuf depuis un peu plus d'un an, il épousa Mlle O'Niell qu'il avait connue à Copenhague. M. de Bonnay avait alors tout au moins soixante-cinq ans, tandis que sa jeune femme

— d'une famille noble et d'origine irlandaise, et sœur de Mme Oxholm, épouse d'un lieutenant-général danois — n'en avait que vingt-trois. La nouvelle Mme de Bonnay possédait de beaux yeux noirs et un gracieux sourire, mais n'avait aucun air de jeunesse. A vingt-trois ans, elle en parai»;iit trente. Actuellement (1), sa figure est encore ce qu'elle était quand elle s'est mariée.

Femme supérieure, d'instruction, d'esprit et de tact, la marquise de Bonnay a été, dès le premier jour, ce qu'il fallait qu'elle fût en épousant un vieillard. Elle a donc adopte, de suite, Vâge qu'elle aurait dû avoir pour se trouver en rapporl avec son mari, qu'elle rend encore heureux dans ses derniers jours, autant qu'il est donné à un homme de relie, l'oint de

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