‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 43 sur 205 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

danses, point de toilettes de très jeunes femmes; un ton parfait, des manières parfaites; excellente toujours. Elle entoure son mari de tous les soins que son bon cœur peut lui inspirer. Elle a une agréable conversation, sait recevoir en grandi' dame et tenir avec distinction son rang d'ambassadrice. En un mot, Mme de Bonnay est, pour la société, une femme accomplie. Pour son mari, elle n'est, je crois, malgré les jolis vers qu'avait composés en son honneur le vieux marquis (1), qu'une fille attentive et dévouée.

Plus loin, je parlerai de la mutuelle antipathie qu'éprouvaient l'un pour l'autre le marquis de Bonnay et le vicomte de Chateaubriand. Mais la dernière réflexion que je viens de faire sur Mme de Bonnay, me fournit l'occasion de dire, de suite, qu'à ma croyance sincère, la principale raison de cette antipathie venait du propos suivant dont M. de Bonnay, assez amateur de cancans, s'était fait l'écho complaisant : « Chacun sait, avait-il répété, que M. Récamier n'est qu'an père pour sa femme et que la vertu de cette très jolie vierge vient surtout d'un vice de conformation (2). » Paul de Bourgoing et Flavigny ont, comme moi-même, pu entendre affirmer par le duc de Rauzan que M. de Chateaubriand avait été tellement outré de ce racontar du marquis de Bonnay, qu'il avait sérieusement songé à le provoquer en duel. De grandes influences avaient réussi à éviter un scandale, mais M. de Chateaubriand s'était vengé du vieux marquis par un mot cruel, et assez de circonstance : « Ce serait, en effet, peu chevaleresque de provoquer le marquis de Bonnay; il a atteint un âge auquel on ne peut plus être qu'un père pour sa femme. »

La marquise de Bonnay n'est pas absolument jolie. Elle est, ce qui vaut peut-être mieux, une femme infiniment gra-

(1) Voici le petit quatrain composé par le marquis de Bonnay, à l'occasion de son mariage avec Mlle O'Niell :

L'âge qui blanchit mes cheveux Ne peut rien sur ce cœur qui t'aime.

Reste à le prouver... Je le veux.

Mais aime-moi quand même.

(Note de l'auteur.)

(2) Voir chap. m.

cieuse. Son charme est tel, qu'étant en Danemark, le prince George de Hesse (1) avait voulu l'épouser. Mlle O'Niell s'y était refusée. Elle avait pensé qu'elle serait plus heureuse en restant vieille fille, auprès de sa sœur, à la cour de Danemark où elle était aimée et appréciée, qu'en devenant princesse de Hesse, sans le sou.

Avant de parler de mon long séjour à Berlin, où j'ai passé, sans aucun doute, les meilleures années de ma vie, où j'ai travaillé beaucoup, et où, sans souci de l'avenir, j'ai pris part à tous les plaisirs de mon âge et à toutes les distractions du monde, je dois consigner ici une plaisanterie de société, exécutée par le marquis de Bonnay, dont je fus le complice et dont les résultats auraient pu, à mes débuts à Berlin, m'être fort nuisibles dans la société. Cette plaisanterie n'eut, pour elle, qu'un petit nombre de rieurs. Les lourds esprits allemands, faisant de la pruderie, n'y virent qu'une chose de mauvais goût, sans tenir aucun compte des antécédents qui devaient la faire excuser.

J'ai dit que le marquis de Bonnay avait environ soixantecinq ans. Sa figure longue et pâle, ses cheveux poudrés à frimas lui donnaient encore un air plus âgé. Vieil et sincère ami de la princese Sangusko, noble et grande dame polonaise, du sang des Jagellons, qui habitait Berlin à cette époque, pour l'éducation de sa fille Dorothée et de ses fils Roman et Ladislas (2), M. de Bonnay lui fit part, avant tout le monde, et en confidence, de son prochain mariage avec une jeune femme de vingt-trois ans. De là, entre eux, nombre de plaisanteries, et la princesse Sangusko de ne point vouloir y croire. Quand le « fiancé » partit pour se rendre à Hambourg, la princesse lui fit promettre de lui présenter la jeune mar-

(1) Le prince George de Hesse est actuellement au service de la Prusse. {Note de 1825.)

(2) Roman Sangusko a pris part au mouvement politique qui se manifesta en Pologne, lorsqu'éclata la révolution française de 1830 et qm- ce grand niais de marquis de Lafayette eût fait croire aux Polonais que la France marcherait à leur aide. Roman a été envoyé dans un régiment russe au Caucase pendant longtemps. Je ne sais ce qu'a fait Ladislas à la même époque. {Sole de 1853.)

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