CHAPITRE IV
quise avant toute autre personne. Le marquis promit, mais il résolut de s'amuser quelque peu aux dépens de la princesse qui, je le répète, était une ancienne amie et ne lui avait pas ménagé les plaisanteries sur son prochain mariage. « .Montrez-moi l'air galantin et jeune que vous prendrez auprès de votre jeune femme... La différence de vos âges n'aura-t-elle pas d'inconvénients?... Aurez-vous des enfants?... » Et nombre d'autres brocards dans cet ordre d'idées.
A son retour, M. de Bonnay me pria de me laisser habiller en femme élégante, et me conduisit, le soir, chez la princesse Sangusko, dont je n'étais pas encore connu. Agé de vingt ans à peine, je n'avais aucun soupçon de barbe, et la princesse, croyant accueillir la véritable marquise de Bonnay, vint à moi et m'embrassa cordialement. La conversation fut affectueuse et gaie; en la laissant toujours dans son erreur, nous prîmes congé de la princesse qui, dès le lendemain, parla, dans un cercle d'amis, beaucoup et avec force éloges de la nouvelle marquise de Bonnay. Quelques jours après, on sut nécessairement la vérité. La chose fut diversement appréciée, et je dois dire qu'elle fut blâmée par le plus grand nombre : « Fi ! Exposer la princesse à être embrassée par un homme!... Par un homme qu'elle ne connaît pas!... Et qui est cet homme? Peut-être est-ce son maître d'hôtel que le marquis a introduit chez la princesse?... Et si la jeune prinsesse Dorothée eût, été là, le marquis ne l'eût-il pas aussi fait embrasser par cet inconnu?... »
Enfin, la rumeur s'apaisa. En femme d'esprit, la princesse n'en garda rancune, ni au marquis de Bonnay, ni à moi-même qu'elle invita, avec beaucoup de bonne grâce et de cordialité, à fréquenter sa maison. Et la charmante famille Sangusko devint une de celles que je voyais avec le plus de plaisir, où j'ai toujours été accueilli par tous avec le plus d'aménité et où je passais, chaque semaine, deux ou trois soirées régulièrement.
L'on comprend bien que cette petite aventure trouva sa place dans de nombreuses correspondances, et M. Michaud,
]'éminent académicien, le savant historien des Croisades, a eu la niaiserie d'en parler dans sa Biographie universelle, en esquissant la vie 'politique du marquis de Bonnay. Je ne suis point nommé dans cet article qui reproduit, d'ailleurs, les faits d'une manière peu exacte (1).
D'autres personnes aussi ont prétendu que le marquis de Bonnay s'était défendu d'avoir trahi la vérité, en me présentant à la princesse Sangusko par ce mauvais calembour : Kuss Sie (en allemand « Embrasse-la*»), et qu'il n'avait point, dès lors, présenté la marquise de Bonnay, mais moi Cussy. Ceci est tout à fait faux. Tout ceci, en somme, n'était qu'une plaisanterie de vieil ami, qui peut-être rappelait un peu trop son tour de page, voilà tout. Entre gens qui se valent, ou, du moins, qui sont du même monde, qui se connaissent et s'apprécient depuis longtemps, cette petite et innocente vengeance des brocards amicaux décochés par la princesse Sangusko au vieux marquis était fort excusable, et ne méritait, ni le bruit qu'elle a produit dans la société de Berlin durant plusieurs semaines, ni l'honneur d'être consignée — inexactement, du reste — dans un ouvrage biographique. Pour en finir avec cette plaisanterie, on a été jusqu'à prétendre que le vieux prince^Sangusko avait été au moment de se battre avec moi. C'est archifaux.
(1) En 1828, à Paris, je me suis trouvé à. déjeuner chez M. de Martignac avec M. Michaud. Comme nous lui faisions observer que certaines inexacts vt aient glissées dans sa Biographie universelle et que je lui citais, entre autres, l'anecdote en question sur « la marquise de Bonnay », M. Michaud nous répondit textuellement : « Cela a peu d'importance... » Il est admis que M. Michaud est un écrivain consciencieux. Que dire alors des autres biographies?... (Note de 1833.)