CHAPITRE V
Les archives de la légation de France à Berlin. — La chronique scandaleuse de Frédévc-Guillaurne IL d'après le comte d'Esterno. — Extraits de la correspondance des successeurs du comte d'Esterno. — M. Caillard. — Portrait du futur Frédéric-Guillaume III, parle prince Henry de Prusse. — L'abbé Sieyès. — Le général de Beurnonville. — M. Bignon. — Le comte de La Forest. — M. de Moustier, son gendre.
Dresde, mars 1825.
Le long séjour que j'ai fait à Berlin, de février 1816 jusqu'à la fin du mois de mai 1823, je puis le partager en trois époques. La première va jusqu'au départ du marquis de Bon ni y en 1820. Elle a été la plus rude pour moi; j'y ai eu beaucoup a travailler, ayant souvent été seul pour remplir les fonctions d'attaché. La seconde a été la plus gaie, pendant que le comte de Caux était chargé d'affaires, car je vivais tout à fait 'ii camarade avec mon collègue, chef de mission par intérim. La troisième, celle que j'ai passée sous les ordres de M. de Rayneval, a été de beaucoup la plus instructive.
Le temps de M. de Chateaubriand n'a été qu'un passage qui ;i coupé, pendant quelques mois (1), l'intérim du comte Je ni" rappelle avec bonheur ces quelques mois qui ont fait de M. de Chateaubriand un ami pour le simple attaché d'ambass;nl e que j'étais, et chose rare, un ami qui, aux jours de la prospérité et du pouvoir, ne m'a point oublié, car c'est « M. de Chateaubriand que je dois ma nominatiMn dans l'ordre de la Légion d'honneur (2), comme celle de premier secrétaire de la légation de Dresde, situation que j'occupe en ce moment.
(1) J,.nvi>.r a avril 1821.
Lorsque je me fus mis quelque peu au fait de mes fonctions, je m'occupai de mettre de l'ordre dans les archives de la légation que j'avais trouvées en fort mauvais état. Je lus la correspondance des prédécesseurs de mon chef à Berlin el pris des notes, bien éloigné de croire, alors, que je penserai, un jour, à les faire entrer dans les souvenirs écrits de ma vie. Je placerai ici celles de ces notes qui me semblent présenter quelque intérêt.
Correspondance du comte d'Esterno.
Juillet 1783. — Catherine II fait notifier au roi de Prusse la conclusion d'un traité de commerce et d'alliance définitive, signé entre elle et l'empereur. Frédéric II dissimule son mécontentement et fait faire une réponse obligeante.
Août. — Frédéric II assure au marquis Délia Torre, ci-devant ministre d'Espagne en Russie, de passage à Berlin, que, dans un an, le système de l'Europe sera changé et que les liaisons entre l'Autriche et la maison de Bourbon auront cessé d'exister.
Lors de la dernière guerre de la Turquie contre la Russie (1), les ulémahs, ou gens de la loi, ont déclaré que cette guerre était une guerre de religion, ce qui, dit-on, rend le Grand Seigneur maître d'appliquer les revenus de toutes les mosquées au soutien de l'Empire et devient une grande ressource politique. On assure que c'est la seconde fois, seulement, depuis la prise de Constantinople, que le clergé turc a porté une pareille décision.
Le secrétaire de la légation prussienne à Paris, M. de Sandoz- Rollin, est en correspondance directe avec Frédéric IL Ses lettres, qu'il ne communique pas à M. de Goltz(2), sont des espèces de romans, et, pour leur donner plus d'authenticité et de crédit auprès de son maître, il suppose des intelligences dans les conseils du Roi, et même dans le cabinet particulier de M. de Vergennes.
On forme un trésor dans lequel on dépose annuellement, depuis 1763, 8 millions. La guerre de Sept ans a coûté à la Prusse 450 millions, non compris les subsides annuels de l'Angleterre montant à 12 millions et les revenus de la Saxe envahie. Le roi a été dans la nécessité d'altérer les monnaies et d'engager les terres d'une grande partie de la noblesse.
27 décembre. — Un ballon aérostatique a été lancé à Berlin
(2) Ministre de Prusse à Paris.