‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 49 sur 205 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

tère qu'elle ne se donnait aucun soin de dissimuler (1); enfin, Mlle Dânhoff. Celle-ci, avant son faux départ de Berlin, voulut que le Roi rompit avec Mme Ritz à qui Frédéric-Guillaume remit 70,000 écus (2). Mme Ritz devait partir, mais elle resta et se fit faire la cour par un officier nommé Quallori. Le mari voulut faire le jaloux et dénonça l'intrigue au Roi. Celui-ci entra en fureur. Mme Ritz raccommoda tout. L'officier reçut de l'avancement, elle lui donna de superbes chevaux pour ses équipages, et on ne parla plus de l'amant; mais, furieuse de la singulière délicatesse de son « mari », elle voulut faire casser son mariage.

Lorsqu'en 1788, le Roi voulut prendre pour maîtresse Mlle de Voss, il en fit pressentir la Reine par le duc de Weimar. La Reine, à cette proposition inattendue, se roula par terre de chagrin et donna enfin, par écrit, son consentement à son divorce. On fit sentir à Mlle de Voss que, peut-être, son royal amant serait le premier à lui reprocher, un jour, ce divorce, et, ainsi, il ne fut pas fait usage de l'écrit de la Reine, ce qui n'empêcha pas Mlle de Voss d'entrer dans la couche royale.

Mais au commencement du mariage avec Mlle Dânhoff, mariage célébré en secret, à l'insu de la Reine, en présence des sieurs de Welner, ministre d'Etat, de Bischofswerder, confident du Roi, du comte de Lindenau, grand écuyer, de M. de Rigeski, chevalier de Malte, chez la comtesse de Solms, tante de Mlle Dânhoff, mais qui ne fut pas présente au mariage, le Roi dit tout haut : « qu'il répudiait la Reine, se dispensant d'articuler ses raisons, pour ménager la dignité du trône. Sur cette déclaration, le ministre du culte procéda à la bénédiction du mariage. Mlle Dânhoff reçut pour « cadeau de noces » 200,000 écus en argent comptant et 30,000 écus de pierreries. De plus, 6,000 écus furent remis à sa mère (3).

Au bout de quelque temps, pour que son exemple ne devint pas scandaleux pour le prince royal (4), le Roi lui dit : « Vous voyez, mon fils, que je vais souvent chez la comtesse Dânhoff, et peut-être vous pensez qu'elle est ma maîtresse. Apprenez donc que je n'ai pour elle que des sentiments légitimes et qu'elle est ma femme. » On peut juger de la surprise du jeune prince. La reine de Prusse ne tarda pas à être informée de tout, mais elle eut l'air de tout ignorer, et même, lorsque la comtesse Dânhoff lui envoya sa démission comme dame d'honneur, elle lui répondit quelque chose

(1) Elisabeth de Brunswick. (Voir plus haut.)

(2) Soit 245,000 francs.

(3) Total du « cadeau de noces i de Mil'' Dânhoff :

Ecus : 200,000 -f 30,000 + 6,000 = 236,000, soit 885,000 francs.

(4) Frédéric-Guillaume III, qui était alors âgé de vingt ans.

de gracieux et lui fit passer des girandoles en diamants, selon l'usage établi, quand une dame d'honneur quitte le service de la Reine pour se marier ou rentrer dans sa famille. Peu après, le Roi a fait une visite à la Reine, à l'occasion de la mort du margrave, son beau-père. La Reine l'a regardé, a pleuré et n'a pas dit une seule parole.

La comtesse Dânhoff habite Potzdam, mais non pas avec le Roi. Ce prince ne la voit que le soir. A la vérité, la visite est longue : il y porte la taille et la force d'un cent-suisse.

On voit que le ministre de Louis XVI s'est complu dans la chronique scandaleuse de Frédéric-Guillaume II. Et encore, ai-je expurgé avec soin de cette correspondance, les passages les plus scabreux. Selon le comte d'Esterno et d'autres personnages placés pour bien voir, la Cour de cet indigne successeur du Grand Frédéric aurait été à l'unisson des désordres royaux. Pour en finir sur ce sujet, je vais relater certains détails que je tiens de MM. Ancillon (1) et de Maltzahn (2); ces détails sont, au reste, de notoriété publique.

C'était en l'année 1768. Frédéric II avait alors cinquante-six ans. L'héritier présomptif de la couronne, le prince Frédéric- Guillaume de Prusse, marié en 1765 à la princesse Elisabeth de Brunswick de Wolfenbûttel, n'avait qu'une fille (la princesse Frédérique qui devint duchesse d'York), et vivait séparé de sa femme d'avec laquelle il divorça plus tard. Le prince Henri, frère du Roi, n'avait point d'enfants, bien qu'il fût marié depuis 1751. Enfin, le prince Ferdinand, second frère de Frédéric II, marié depuis 1755 avec la princesse Elisabeth-Louise de Brandebourg, n'avait qu'une fille, née en 1761. Frédéric II commença à avoir des inquiétudes sur la durée de la famille royale de Prusse. N'aimant point son neveu et héritier, Frédéric-Guillaume, le Roi ne voulut point l'engager à se rapprocher de sa femme, et il songea à l'accroissement de la dynastie, en employani l'intermédiaire de sa belle-sœur, la princesse Ferdinand, qu'il savait d'un tempérament ardent. Frédéric II ne fut pas arrêté par la

(1) Voir plus haut.

(2) Maréchal de la cour de Prusse en 1816.

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