‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 54 sur 205 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

de l'esprit est remplacé chez lui par beaucoup de bon sens. Son apparence de sévi rite tient à un grand esprit de justice, d'ordre et d'économie. Il a le bonheur de connaître qu'il pèche du côté de l'instruction, et ne se fait aucune illusion sur ce point. Cependant, il ne faut pas croire qu'il se livre inconsidérément à l'opinion de ceux qui l'entourent. Il veut être éclairé et persuadé auparavant, et il ne se décide que sur de bonnes raisons, et après avoir épuisé toutes les objections qui se présentent à son esprit. C'est ainsi que j'ai fixé son opinion qui flottait entre la France et la Russie, et paraissait, dans les commencements, incliner plutôt vers la dernière. Il a fallu l'attaquer dans toutes les règles, balancer les avantages et les inconvénients, prévoir les cas, et indiquer, dans tous, les ressources et les raisons; et ce n'est, qu'après des raisonnements clairs et démonstratifs, qu'enfin il m'a dit : « A présent, mon cher oncle, je vois que vous avez entièrement raison. Je vous remercie de m'avoir éclairé, et me voilà convaincu avec vous que rien ne peut être plus avantageux à la Prusse que l'alliance avec la France. » Son aide de camp, M. de Kœkritz, qu'il met dans tous ses secrets, est un honnête homme et un homme vertueux. La princesse royale (1) est un ange, un modèle de douceur et de raison. Le prince royal déteste les Illuminés (2).

Tout ce que le prince Henry de Prusse dit ici de son neveu, devenu Frédéric-Guillaume III, actuellement régnant (1825), ne pourrait-il s'appliquer à Mgr le duc d'Angoulême, à l'exception peut-être des manières qui, quoique dénuées de grâce réelle chez le fils de Charles X, sont cependant plus polies?... En effet, ce que MM. de Martignac et Portai m'ont dit, il y a peu de temps, de ce prince, en ce qui concerne l'instruction, le bon sens qui y supplée quelquefois, le besoin d'être persuadé avant de céder à l'opinion de ceux qui l'entourent, me fait

rieures m- sont-elles donc rien chez un homme qui gouverne et commande?... {Note de l'auteur, 1825.)

(1) La princesse Louise de Mecklembourg-Strelitz, mariée au prince royal de Prusse, le 24 décembre 1793.

(2) Les principaux adeptes de la société des Illuminés, fondée en 1770 par 1'- Bavarois Adam \\' ishaupt, formèrent en 1785 une nouvelle coalition en Allemagne sous le nom d'Union germanique. Les membres de cette union germanique, communément désignés sous le nom d' « Illuminés ».

ut lis premiers fondements de la propagande européenne qui servit avec tanl de zèle les intérêts de noir.- révolution et cherchèrent pour la de la révolution des moyens d'action sur tous les gouvernements europi

trouver — la réservé précédent •■ faite — le portrail comme

pouvant être d'une façon frappante, celui du duc d'Angoulême. Nous verrons un jour ce prince à la rude besogne de Roi. Comment s'en tirera-t-il? (1)...

16 novembre. — Mort de Frédéric-Guillaume II à Potzdam, à 9 heures du matin. Le roi de Prusse est mort, sans avoir vu aucun membre de sa famille, et n'étant entouré et servi que par le sieur Ritz, la comtesse de Lichtenau, Saint-Ignon Dammartin, émigré brabançon, instituteur du fils de la ci-devant comtesse, Mme de Nadaillac, émigrée française, M. de Saint-Patern, émigré français, et l'abbé de Broglio. Ce dernier, par la cour assidue qu'il a faite, dit-on, à « la Schulzki », espérait obtenir des bénéfices de la libéralité de Frédéric-Guillaume II.

Novembre. — Après le décès de Frédéric-Guillaume, Ritz, la comtesse de Lichtenau, Saint-Ignon et la danseuse Schulzki ont été arrêtés. Celle-ci, ayant servi le feu Roi avec un zèle extrême et tendresse « de soeur », pendant sa maladie, inspire de la pitié au peuple, dont toute la colère retombe sur la comtesse de Lichtenau.

Je n'ai pas cru pouvoir continuer à prendre des notes sur les temps plus rapprochés de nous. Peut-être aurais-je eu des faits plus intéressants à consigner que ces petites in 1 1 -;d'intérieur. J'ai extrait ce qui m'a paru le plus intéressant dans la correspondance officielle, depuis les dernières années du règne de Frédéric II jusqu'à la mort de son successeur.

Ici, je dois ouvrir une parenthèse. Si jamais ces notes onl des lecteurs, ils ne manqueront pas de me taxer d'indiscrétion. A ce propos, je ferai la déclaration suivante. J'ai copié ces extraits sans hésitation, parce que j'ai pensé avec raison que toute la correspondance se rattachanl à la haute politique du moment n'a pas été abandonnée à Berlin, où l'on n'a sans doute laissé dans les archives de la légation, que ce qui pouvait y rester sans inconvénient. Mais j'ai dû apporter plus de scrupule en ce qui concerne le règne du roi actuel et [es affaires politiques du dix-neuvième siècle. Les archives

(l) En vérité, à l'époque à laquelle j'écrivais ceci, personne n'aurait pu . poire 'j'1 cinq ans plus tard, le duc d'Angoulême quitterait la France pour ne plus y revenir. [Note de L844.)

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sont un dépôt public où, sans autorisation préalable, je ne me serais jamais permis de puiser sur tout ce qui touche aux négociations, aux instructions, à la correspondance officielle chiffrée, etc..

Je vais citer encore quelques détails ou anecdotes que m'ont fournies les archives de la légation de France à Berlin, mais qui ne se rattachent point à la politique du gouvernement.

Plusieurs fois j'ai entendu faire l'éloge de l'ex-abbê Sieyès, e1 dire, entre autres choses, qu'il avait rempli avec habileté sa mission diplomatique à Berlin, où il séjourna en 1798 et 1799. Je ne partage point cet avis; le citoyen Sieyès, représentant de la République française en Prusse, ne m'a semblé préoccupé que d'exagérer son républicanisme et de faire oublier — ou se faire pardonner — par ses compatriotes au pouvoir son ancien costume de prêtre. Il a surtout laissé à Berlin une réputation de ridicule. L'ex-abbé n'a pas laissé une seule dépêche. Il se bornait à envoyer des bulletins de nouvelles. Je n'ai trouvé de sa main, que la minute, bien surchargée, bien raturée, bien péniblement alignée — car il cherchait une pointe, un bon mot pour finir — d'un billet de quelques lignes, par lequel il remerciait le maréchal de Kalkreuth d'une corbeille de raisin que celui-ci lui avait adressée. Ce raisin devait sortir d'une serre et être insu 11 isamment mûr, car voici ce qu'écrivait Sieyès : « Libre, au soleil, il eût atteint la perfection de la maturité en France, caria liberté est nécessaire aux plantes comme aux hommes»!... Voilà la pointe républicainement aimable, mais boursouflée, sur laquelle s'était évertué l'ancien abbé (1)!

Le comte de Néal (2) m'a rapporté, qu'à la suite d'une visite officielle que lui avait faite le citoyen Sieyès, ministre de France, celui-ci s'était beaucoup formalisé d'un cri de : " Vive le Roi », que F perroquet du comte fit entendre, à

(1) J'ai donné ce billel à M. Feuillet de Conches, de- affaires étrani (Note (fel.v

(2) J<« np sais quelle étail la situation officielle du comte de Néal, du temps de Sieyès. A mon arrivée è Berlin, en 1816, le comte de Néal avait les fonctions de grand échanson à la cour de Prusse. [Note de 1826.)

l'entrée de l'ex-abbé, qui crut qu'on avait eu l'intention de faire rire à ses dépens.

J'ai vu une dépêche de l'année 1798, de M. de Talleyrand, alors ministre des relations extérieures, par laquelle il donnait l'ordre à M. Sieyès, de tâcher de faire arrêter le Prétendant qui, à cette époque, tenait sa Cour dans une petite ville de Basse-Saxe, nommée Blankenburg (1), qu'il quitta, le 13 février de cette année 1798, pour se rendre à Mittau. Et M. de Talleyrand est devenu ministre, grand chambellan, de ce même prince qu'il avait donné l'ordre de faire arrêter!... Voilà ce que font les révolutions! Mais n'existe-t-il pas un fait plus étonnant!... Le citoyen Fouché, qui a voté la mort du roi Louis XVI, devenu, lui, le fier républicain, duc d'Otrante, et, après la chute du grand homme qui l'avait fait duc et qu'il a aidé à faire tomber, ministre à portefeuille du Roi, frère de Louis XVI !... J'ai trente ans à peine, et, depuis plusieurs années, j'ai vu ces incroyables choses. Quand je serai à la fin de ma carrière, je penserai, moi aussi sans doute, comme ces vieillards qui disent qu' « en ce monde, il ne faut s'étonner de rien (2). »

Le général de Beurnonville, qui succéda à Berlin à l'exabbé Sieyès, y remplit, à la satisfaction du gouvernement français, les missions les plus importantes (3). Il avait, parmi ses secrétaires de légation, un certain M. Bignon. Celui-ci, qui était d'un caractère difficile, vivait fort mal avec son chef, qui le pria, un jour, de ne plus paraître à sa table. — « Citoyen ministre, répondit le sieur Bignon, ce que vous

()) C'est à Blankenburg que le Roi, étant à sa fenêtre, reçut une balle qui lui effleura les cheveux : « Quelques lignes plus bas, dit-il, avec beaucoup de sang-froid, et le roi de France s'appelait Charles X. »

(2) Combien cette pensée est vraie! Que de volte-face inattendues, que de choses étonnantes n'ai-je pas vues depuis que j'écrivais ces lignes!... Et je viens de lire les Mémoires d 'outre -tombe I N'est-ce pas à douter de tout?... [Note Je 1851.)

(3) Comme ministre de France à Berlin, le général de Beurnonville a attaché son nom au rapprochemcni entre le Tsar et ie Premier Consul, rapprochement opéré sous les auspices du baron d'Haugwilz, et à la convention du 24 mai 1802, qui régla avec la Prusse les conditions de la renonciation de la maison de Nassau-Orange au stathoudérat di- Hollande.

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