‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 55 sur 205 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

appelez « votre table » est la table de la République. J'ai le droit de m'y asseoir et vous n'avez pas celui de me l'interdire. » — Cette difficulté fut portée à Paris. M. Bignon reçut l'ordre de ne plus dîner chez le ministre de France, puisque celui-ci s'y opposait, et il lui fut alloué, à lui Bignon, en sus de ses appointements, une indemnité de table, sur laquelle ce bon républicain devenu quelques années plus tard zélé bonapartiste, comme tant d'autres de son espèce, se vantait d'économiser les trois quarts.

Lorsque Beurnonville quitta Berlin, M. Bignon y resta comme chargé d'affaires, durant les années 1802 et 1803. En lisant la correspondance de M. Bignon, il serait difficile de se persuader qu'elle est celle d'un homme, devenu un écrivain distingué (1). Que de pensées communes, que d'images boursouflées!... C'est ainsi, par exemple, qu'en annonçant l'arrivée à Berlin d'un prince de la famille impériale de Russie, voyageant sous la direction d'un gouverneur, le ministre de France parle de « Mentor », puis du « Jeune Télémaque », qui court le monde, « mais le portefeuille garni de lettres de change beaucoup meilleures que celles qu'auraient pu signer les banquiers d'Ithaque. »

Sans cesse, M. Bignon insiste pour obtenir des gratifications, sous les prétextes les plus inattendus. Une fois, à l'occasion d'un quadrille à la Cour, où il avait paru dans je ne sais quel costume, le ministre de France réclama de son gouvernement le remboursement du prix de son costume : « car, disait-il, c'est en ma qualité de chargé d'affaires que j'ai été désigné par la Cour, pour faire partie de ce quadrille, et ce n'est pas à M. Bignon à en supporter la dépense. »

M. Bignon eut pour successeur un diplomate de la vieille école, homme d'expérience et de haute valeur, le comte <le

(1) Entre autres ouvrages de M. Bignon, on peut citer : Coup d'œil sur les démêlés des cours de Bavière et de Bade (1818); Des proscriptions (1820); Congrès de Troppau (1820); Les Cabinets et les Peuples (1822). Mais le plus beau titre de gloire de M. Bignon, comme écrivain, est d'avoir été désigni par le testament de Napoléon pour écrire l'histoire de la diplomatie fran depuis le 18 Brumaire. (Note de l'éditeur.)

La Forest, qui fut ministre de France jusqu'au moment où éclata la guerre de 1806. La correspondance de M. de La Forest est du plus grand intérêt. Instructive, utile pour l'histoire, elle révèle un homme de bien et de conscience (1). A l'époque où le malheureux duc d'Enghien fut arrêté, puis fusillé dans les fossés de Vincennes, ce ne fut pas une fois, mais jusqu'à trois fois, que le comte de La Forest insista dans ses dépêches pour blâmer ce fait, comme un crime inutile qui ternissait la gloire du Premier Consul. Sa dépêche du 6 avril 1804 disait, entre autres choses, ceci :« ... Des personnages de Berlin prétendent que le Premier Consul, en sacrifiant le duc d'Enghien, a voulu prouver aux révolutionnaires qu'il faisait toujours cause commune avec eux, ce qui induit à conclure qu'il se défie de la masse de la nation... » Cette dépêche fit grande impression sur M. le vicomte de Chateaubriand, pendant son séjour à l'ambassade de Berlin, en 1820 : « Vous savez, messieurs, dit-il un jour à Flavigny et à moi, que je n'aime pas beaucoup le citoyen La Forest. Eh bien! Je dois vous dire que ses lettres au ministre, lors de V assassinat de M. le duc d'Enghien, sont dignes d'admiration. Elles dénotent d'autant plus de courage, qu'à ce moment elles ne pouvaient que lui nuire. Le citoyen La Forest a accompli là une belle action (2). »

Partout et dans toutes les circonstances, la correspondance au comte de La Forest a de la dignité et annonce de l'élévation d'âme. Ceci dit, comment ne pas s'étonner de puérilités comme celle que m'a racontée M. de Rayneval? Le comte de La Forest, se promenant dans son cabinet de travail, dictait un billet, libellé à la troisième personne, à M. de Saint-Mars, son secrétaire : « ... Le comte de La Forest a L'honneur... » Tout à coup, le ministre de France s'aperçoit que Saint-Mars a écrit : Le comte La Forest. « Comment,

(1) Cf. Correspondance du comte de La Forest, par GL'ofîroy de Grand- U \ison.

(2) Dans ses Mémoires d'outre-tombe (édition Biré, t. III). Chateaubriand insiste avec éloge sur cet acte courageux de celui qu'il appelle avec affectation : « Le citoyen La Forest. » (Note de l'éditeur.)

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