CHAPITRE I» H KM 1ER
celle-ci avait failli subir les caresses de l'infâme Carrier et n'avait échappé que par miracle aux « mariages républicains ». Elle avait dû, un peu plus tard, donner à son fils le nom de Thermidor et à son chien celui de Citoyen.
En 1802, j'assiste avec mon père à la première distribution poix de la Légion d'honneur, et je dois noter à ce propos la réflexion que j'ai entendu plusieurs fois formuler par le maréchal duc de Trévise : « Ma plus grande jouissance d'amourpropre a été d'être l'un des seize chefs de cohorte (1). L'un de ceux-ci, Bernadotte, ne fut pas satisfait : il eût voulu être nommé grand chancelier (2). »
Mon père n'avait pas voulu quitter la France, comme son frère aîné, le marquis de Bligny (3), qui fut tué pendant l'émiion. Après quelques mois de service aux dragons d'Artois qu'il fut obligé de quitter à la suite d'une chute de cheval, il était entré dans une carrière financière, les Vingtièmes, où gon père avait lui-même occupé le rang de directeur. Au moment de la Terreur, il dut abandonner pendant quelque temps le nom de de Cussy et fut connu alors sous le nom de Cornot. 11 reprit ensuite ses deux noms de Cornot de Cussy. Dans l'intimité de la vie de famille, ma mère, par une ancienne habitude — ce dont je ne me rendais pas compte alors — lui donnait toujours le titre de « chevalier ». Appelé une première fois à Nantes comme vérificateur des domaines, du 21 mars 1794 au 2 octobre 1796, mon père habita plus tard la même ville lant quatorze ans, en qualité d'inspecteur de la première division, de janvier 1798 à septembre 1811, époque à laquelle il fut envoyé comme directeur un Hollande. Il jouissait à Nantes de t'estime générale et d'une telle considération qu'il fut placé, par ses concitoyens, au nombre des trois candidats
1) Organisée par arrêté consulaire du 13 messidor an X (:t juin 1802), irion d'honneur comprit seize cohortes dont les chefs furent : Augereau, Bernalott;, Berthier, Bessières, Bruix, Decrès, Jourdan, Lannes, Lefebvre, Davout, Kfasséna, Moncey, Mortier, Mur.ii. \'<v et Soult. (2) Le premier grand chancelier fui Lacépède.
t. marquis de Bligny; ainsi se dénommait sons l'ancien régime de la famille des Cornot, Beigneurs de Bligny, de Cussy, de Coysas, etc . Le puîné prenait le titre de chevalier de Cussy. (Note de l'Editeur.)
6 SOUYKNIRS DU CHKVALIER DE CUSSY
parmi lesqui 1- le chef de l'Etat devait choisir un sénateur, à l'époque de la formation du « Sénat conservateur (1) ».
Dans le printemps de L'année 1806, avant de me rendre à
Rennes où o père m'envoyail au lycée, il fallut proi .
à une cérémonie longtemps différée. A l'époque de ma naissance, j'avais été baptisé en secret; il était important que cette première fonction de chrétien reçût un caractère plus solennel. Je fus, en conséquence, baptisé de nouveau d'une manière officielle, le 15 avril de cette année, à la paroisse Saint-Nicolas de Nantes, par le vieil et estimable abbé Lefeuvre, curé de cette paroisse. Un des meilleurs amis de mon père, le marquis de Chasteignier, fut mon parrain.
De mon séjour de cinq ans au lycée de Rennes, rien d'intéressant à signaler, sinon la figure du vieux capitaine Séguin. C'était notre capitaine instructeur, chef du vestiaire, sous [< ordres duquel nous nous rendions à la promenade au son du tambour. Bon et estimable homme, sans instruction d'ailleurs, le capitaine Séguin avait dans son langage des images et des expressions qui nous amusaient fort : « L'immobilité est le plus beau mouvement de l'exercice militaire... Une pluie de hallebardes tombant la pointe en bas ne doit pas détruire l'immobilité du soldat sous les armes... Les points sur les sont la plus grande beauté de l'écriture... Tout élève répondant avant d'obéir est un cynique schismatique e1 devient, par ce fait, insolent comme un escalier de prison à quatre-vingt-dixneuf marches... » Avant 1789, le capitaine Séguin avail été officier au Royal-Marine, dans la compagnie même où avail servi le sergent-major Bernadot te, depuis maréchal de France, prince de Pontecorvo et roi de Suède. 11 fallait l'entendre déblatérer contre son ancien subordonné, son avancement extraordinaire e1 « injustifié . disait-il!... Plusieurs fois il non.
réunil pour i - exposer, selon ses expressions pittoresques
«pi* a être maréchal de France, c'est le mobile le plus noble de luui homme né sur la terre... Toutefois, s'empressait-il d'ajou-
(1) Institué au lendemain du 18 brumaire par le titrv II de la Constitution de l'an VIII.
CHA1MTRK PREMIER 7
ter, une exception à la règle. Cette exception, c'est Bernadotte. L'Empereur eût dû le faire fusiller après Iéna (1)... » A la première promenade qui suivit la rentrée scolaire de 1809, le capitaine Séguin prit à part ses anciens élèves. Il s'était trompé sur le compte du maréchal Bernadotte. Le prince de Pontecorvo n'avait jamais failli. C'était le plus fidèle lieutenant de l'Empereur... Nous sûmes bientôt le motif de cet étrange revirement. En séjour à Paris au cours de l'été précédent, notre brave Séguin y avait appris la présence de Bernadotte (2), et aussitôt il s'était précipité en visite chez son ancien sergentmajor. Celui-ci avait parfaitement reçu le vieil officier de Royal-Marine, auquel il avait offert une tabatière garnie de diamants... En 1814 et 1816, j'ai revu à Paris le capitaine Séguin. Il exhibait toujours avec affectation sa magnifique tabatière et parlait avec une respectueuse admiration du « prince royal de Suède »... A cette époque, cependant, l'ancien maréchal de France avait, sinon trahi sa patrie, du moins contribué efficacement à nos revers.
Aux vacances de 1811, je quittai le lycée et accompagnai en Hollande mon père qui, lors de la réunion de ce royaume à l'Empire, fut chargé d'aller organiser l'administration publique dans cette nouvelle province française.
Nous partîmes en chaise de poste, laissant ma mère et mes deux sœurs à Nantes jusqu'au moment où la résidence de mon père serait fixée. Nous éprouvâmes tous les retards imaginables. L'Empereur se rendant en Hollande avec' l'impéi attire Marie-Louise, force nous fut de nous arrêter, faute de chevaux, à Bruxelles, à Malines, à Bréda ei à La Haye. Après quelques joui à Amsterdam, mon père reçut l'ordre
(1) Le rôle joué par Bernadotte à Iéna a été diversement apprécié. On connaît la lettre adressée à ce sujet en mars 1823 par le général Gourgaml .m lieutenant-général saxon de Gersdorff: « ... A la bataille
i, il (Bernadotte) refusa, sous l^s plus rutiles prétextes, de soutenir le corps du maréchal Davoul attaqué par les trois quarts de l'armée prussienne Il cause ainsi la morl de cinq à six mille Français et compromet le succès de la journée!... Mémorial d>- Sainte-Hélène, ^.ppendii e.
(2) A I époque, Bernadotte, mis en par Napoléon ;ipres Wagram, avait ■■ ■ ofl ' passé quelques jours à Paris.
de se rendre à Groningue. Il étail nommé directeur du département de l'Ems occidental.
A Groningue. où ma mère nous rejoignit pendant l'été de 1812, les personnes de la société que nous fréquentions Le plus était nt :
Le général commandant la division, le comte Puthod (1). qui, lorsqu'il partit pour la campagne de Russie, fut remplacé par le général de division baron Janssens, dont j'aurai fréquemment à parler par la suite.
M. de Gérando, directeur des droits réunis, qui avait épousé une délicieuse Italienne. Il avait pour belle-sœur cette Mme de Gérando, femme excellente, spirituelle, très instruite et jouissant chez les lettrés d'une certaine notoriété. S'il m'en souvient bien, c'est un propos tenu par elle et rapporté par M. de Gérando qui m'apprit le nom de Mme Récamier, sur le compt de qui Mme de Gérando s'était ainsi exprimée : « Au physique, c'est une créature idéale, au moral, une brave petite femme d'assez agréable conversation... » Si pareille appréciation arrivait aujourd'hui aux oreilles de M. de Chateaubriand, que dirait-il?
M. de Jefîroy, directeur des domaines, dont le neveu, le gai et très spirituel Perseval de Frileuse, fils d'un ancien fermier général, fut mon ami intime.
Le général de brigade Augereau, frère puîné du maréchal de ce nom. Fort joli homme, brave comme son épée et couvert de blessures.
Le chef de bataillon Frère, commandant de place, avec lequel j'ai, plus tard, servi en qualité d'aide de camp auprès du général Janssens, à Mézières e1 pendant la campagnt de 1814.
Le colonel de gendarmerie Boussard (2), chez qui j'ai ren-
(1) Le chevalier de Cussy veu\ parler Bans doute du général comte Pa< Ihofl. qui devait se couvrir de gloire pendanl ta campagne de France, en
int, le 25 mars 1814, à la tête de 8,000 gardes nationaux, les armées russe et autrichienne, pendant dix heures, aux environs d< La Fère-Champenoise. (Note de l'Editeur.)
(2) Tué pendant la campagne de 1813.