CHAPITRE PREMIER
contré sa belle-sœur, la femme du général Boussard, qui, sortie d'une classe très secondaire, débitait des pataquès à faire frémir. Je n'en citerai qu'un, le seul qui soit racontable. Voulant dire que sa fille était bientôt d'âge à être présentée dans la société, la générale Boussard nous déclara : « Je ne tarderai pas à la prostituer dans le monde. »
En 1813, mon père fut appelé à la direction de Bois-le-Duc. Fatale circonstance! Les fatigues de la route, celles d'un nouvel établissement à former, altérèrent la santé de ma mère. Sa maladie se compliqua au moment où nous la regardions comme entrée en convalescence, et elle nous fut enlevée le 5 juin, à l'âge de quarante-six ans. C'est dans le cimetière de l'église t athédrale de Bois-le-Duc qu'elle fut déposée.
Les désastres de l'armée française en Russie précipitaient les événements politiques. Napoléon appela sous les drapeaux, sous le nom de gardes d'honneur, tous les jeunes hommes que la conscription n'avait point arrachés à leurs familles. Je n'avais pas encore l'âge requis et dus me contenter d'accompagner jusqu'à 3 ou 4 lieues de Bois-le-Duc mes amis appelés comme gardes d'honneur et qui, plusieurs mois après, se distinguèrent à Hanau (1). En guise de consolation, j'obtins d'être placé dans la garde nationale qui, bientôt, sous les ordres du général Exelmans, prit garnison à Nimègue, jusqu'au moment de l'évacuation volontaire par les troupes françaises, après avoir encloué les canons. .Alors je me regardai comme affranchi de mon service de la garde nationale et mon père rne prit à son arrivée de Bois-le-Duc où il était resté jusqu'au moment où il avait été ordonné aux autorités administratives d'évacuer leurs archives. Je le suivis à Maëstricht, à Liège, puis à Mézières.
Je me souviens qu'en passant à Liège, je vis, gravée au i outeau, sur le parapet d'un pont, cette inscription qui, certes, devait y être depuis longtemps : « Bonaparte est nécessaire à la République comme une cinquième roue à un ehar. » Com-
(1) 30 octobre 1813.
10 SOUVENIRS DO CHEVALIER DE Cl'SSY
menl ces mots ont-ils pu échapper aussi longuement à l'attention de la poli( •
A Mézières, je me séparai de mon père. 11 partit pour Paris, me laissanl chez le général baron Janssens, qui commandait la division. Ma vie militaire commençait.
Je crois avoir dit plus haut que mes parente avaient été, à Groningue, fort liés avec le général Janssens. Sujet hollandais, le général avait été ministre de la guerre de son pays sous le roi Louis. Il a, depuis, commandé successivement au Cap de Bonne-Espérance et à Java. Il avait été conduit dans cet te ile par le capitaine Philibert — brave et digne marin que j'ai beaucoup connu plus tard — à travers la flotte anglaise, que le capitaine parvint à traverser une seconde fois pour rentrer on France. Retenu à Rochefort par une grave blessure reçue dans les combats du retour, le capitaine Philibert ne put se rendre immédiatement à Paris pour annoncer le succès de la mission qui lui avait été confiée. Pendant ce temps-là, les événements avaient marché. Les Anglais s'étaient emparés de Java — ce que le capitaine ignorait encore, — et, quand le marin se présenta devant l'Empereur et lui dit : « Sire, j'ai rempli les ordres de Votre Majesté », Napoléon répondit avec humeur : « Je le sais, monsieur, et je sais aussi que le général Janssens est prisonnier en Angleterre. » Puis il tourna le dos avec humeur, comme si le capitaine Philibert étail cause d< la reddition de Java... Les desseins de la Providence sont impénétrables. Quelques années plus tard, au moment de quitter pour toujours les rivages de ce qui avait été son empire, Napoléon, accablé par le malheur, passera de longues heures à bord d'un navire de son pays, et, cet le frégate française dont il sera l'hôte, la dernière qu'il verra, .sera la Saale, commandant Philibert!...
On a épilogue sur la reddition de Java aus Anglais. Plusieurs esprits jaloux ont insinué que le général Janssens avait rendu l'île sans combat (I). < h je dois le dire bien haut : le
(l)Dans sis Souvenirs d'un marin </<• In République, \e commandant l quel des Touche propos : ... Malheureusem ni le général Daëndels