‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 61 sur 205 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

au ministre d'Angleterre de paraître aux bals où se trouvait le duc de Cumberland. Par exception, j'ai vu cependant le Roi de Prusse paraître à la fête donnée par le baron de Perponcher, ministre des Pays-Bas, en l'honneur de la grande-duchesse Alexandra, épouse du grand-duc Nicolas de Russie (1). Les plaisirs du carnaval étaient ouverts par un bal donné • liez le Roi, le seul auquel le corps diplomatique était convié, à moins d'occasions extraordinaires, telles que des mariages de princes du sang. A ce bal unique, les secrétaires de légation et les étrangers que leur position sociale autorisait à aller à la Cour, étaient présentés au Roi et à la famille royale. Je me rappelle avoir eu cet honneur en 1817, en même temps que mon excellent ami, le prince Edouard Lubomirski (2), attaché à l'ambassade russe.

Je n'ai vu que quatre bals masqués chez le Roi. Les hommes qui ne faisaient pas partie des quadrilles costumés, portaient un domino par-dessus leur uniforme et tenaient sur la figure un masque qu'ils pouvaient retirer dans la grande salle appelée « salle blanche » ou encore « salle des chevaliers ». Les femmes restées en dehors des quadrilles, portaient une petite mantille de dentelle noire, d'une coupe spéciale, et une sorte de grande paire de lunettes garnies de tulle noir, formant un petit masque qu'on avait du reste le loisir de garder ou de retirer à volonté. Pour quelques-unes de ces dames, ces deux cercles noirs avaient quelque chose de très coquet et un je ne sais quoi qui plaisait beaucoup. La fraîche et délicieuse comtesse Elise de Bernstorff, notamment, ne perdait rien de sa beauté avec cette parure de bal masqué.

Le prince royal Frédéric-Guillaume (3), né le 15 octobre 1795, a épousé le 29 novembre 1823 la princesse Elisabeth de Bavière, sœur jumelle de la princesse Jean de Saxe. Il a eu pour gouverneur chargé de l'éducation classique, M. Ancillon, ministre calviniste; pour instructeur dans la stratégie, le

(1) Devenu empereur de Russie en décembre 1825.

(2) Tué en duçl a Varsovie. {Note de 1843.)

(3) Devenu roi en 1840.

général de Clausewitz, et, pour gouverneur militaire, l'honnête comte de Lottum. Plus loin, j'aurai certainement l'occasion de parler en détail de ces trois personnages qui se sont tous les trois montrés fort capables de mener à bien leur mission.

Ce futur roi est fort instruit. Il connaît l'histoire à fond et est grand amateur des arts. Je ne crois pas qu'il ait autant de goût que son père pour les choses militaires. Il est vrai que tout ce qui touche à l'armée est devenu une marotte pour Frédéric-Guillaume III; les revues, les parades, les manœuvres' voilà ce qu'il aime. Le prince royal, dont la vue est fort mauvaise, doit nécessairement apprécier moins que son père tous ces jeux militaires.

D'un caractère fort gai, le prince royal aime dire des pointes et faire des jeux de mots, sans toutefois en abuser. On m'a raconté, qu'en 1816, un jour où, en famille, les princes et les princesses s'amusaient à résoudre quelques charades, énigmes ou questions facétieuses, le prince royal demanda : « Quel est le membre du corps ou la partie du corps humain qui a la plus grande force?... » L'un des auditeurs répond : « Le bras »; un autre : « les épaules »; celui-ci : « les reins. » Vous n'y êtes pas, repartit gaiement l'héritier du trône, c'est le nez. » « ??? » « Oui, car pendant dix ans, Napoléon a mené tous les rois par le nez, sans que cette partie lui restât dans la main. » Le Roi de Prusse qui était présent, ne trouva pas, dit-on, la plaisanterie de son goût.

Frédéric-Guillaume III, malgré son humeur morose, s'occupe beaucoup de l'Opéra, et surtout du corps de ballet. Il assiste fréquemment, en compagnie de son beau-frère, le duc Charles de Mecklembourg, aux répétitions des nouveaux ballets et traite généreusement toutes les danseuses. M. Ancillon m'a raconté à ce propos que, voyant un jour la princesse, sa femme, regardant avec attention dans la rue, le prince royal s'approcha d'elle et lui demanda ce qui pouvait attirer si longtemps ses regards :

— Voici un corbeau posé sur une barre de fer : il s'y tient

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