‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 62 sur 205 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

sur une seule jambe depuis cinq minutes au moins, et je m'étonnais de ce long équilibre.

— Chut! ma chère amie; ne dites pas cela aussi haut; car pour ce tour de force, on pourrait bien lui accorder une pension viagère.

Je connais peu le prince Guillaume, second fils du Roi. Né en 1797, il est fort instruit et s'occupe beaucoup de l'armée. Longtemps il a désiré épouser sa cousine, la princesse Elise Radziwill; mais le roi s'est opposé à cette union, à cause de la différence de religion (1).

Le prince Charles, troisième fils de Frédéric-Guillaume III, est né en 1801, et n'avait par conséquent que quinze ans, lorsque j'arrivai à Berlin. Il a eu comme gouverneur le général .Menu de Minutoli. C'est en 1821 ou 1822 qu'il a été affranchi de cette tutelle, et, alors, son goût pour les plaisirs s'est révélé. Combien de fois est-il resté au bal après le départ de la cour?... Il venait prendre amicalement par le bras le prince Lubomirski, Flavigny ou moi, et gaiement nous courions ensemble le bal et les aventures.

Une fois, ce jeune prince me mit dans un réel embarras. C'était en 1821, pendant la grande fête de vingt-quatre heures donnée par M. d'Alopéus, ministre de Russie, au grand-duc Nicolas. Quelques jours auparavant, chez le jeune comte de Tauenzien (2), chacun des convives avait payé son écot par des anecdotes vraies ou fausses. Pour ma part, j'avais raconté une blague de soldats français que j'avais apprise à l'armée, pendant la campagne de 1814 : une conversation que l'on supposait avoir existé entre le roi de Prusse et Napoléon; une plaisanterie de bivouac. Le comte de Tauenzien en ayant parlé au prince Charles, celui-ci me voyant, interrompit brusquement l'aparté qu'il tenait avec une jolie blonde, et me dit :

(1) Le prince Guillaume n'a pu réaliser son rêve amoureux. Il s'est dé- U-rminé à épouser en 1829 la princesse Louise de Saxe-Weymar, sœur cadette de la princesse Marie-Louise, femme du prince Charles de Prusse, depuis 1827. (Note de l'auteur.)

(2) Fils du lieutenant-général de Tauenzirn.

— Mon cher chevalier, j'ai ouï parler d'une très comique conversation que les soldats français disent avoir eu lieu entre mon père et Napoléon. Je vous en prie, dites-la-moi.

— Monseigneur, en vérité, vous m'embarrassez beaucoup. Songez que des soldats, parlant d'un roi contre lequel ils font la guerre, se permettent des paroles un peu lestes... Comment oserais-je les répéter devant Votre Altesse Royale?...

— Mon cher Gussy, je vous promets le secret; et, d'ailleurs, ne pensez pas au fils du Roi, mais seulement au lieutenant Charles.

J'eus beau reculer, me défendre; le prince y mit une si grande insistance et tant de gaîté, que force me fut de céder. Il avait dix-neuf ans; je n'en avais pas vingt-cinq; je ne fus pas plus sage que lui et je commençai la narration faite par un vieux grenadier français, avec ton et gestes appropriés.

« J'étais en faction devant la tente de l'empereur Napoléon. Je vois venir à moi un pékin : beau linge, drap fin, bottes bien cirées, le chapeau brossé, mais avec une queue!... Non d'un nom!... Une queue qui lui dépassait le derrière de près de 6 pouces!... Il me dit qu'il veut parler à l'empereur Napoléon.

— A l'empereur Napoléon, cré nom d'un nom!... dis-je en mettant la main à mon chapeau.

— Je suis le roi de Prusse.

— Le Roi de Prusse, cré nom d'un nom!... Dis-je encore en mettant la main à mon chapeau...

« Car, voyez-vous, mes enfants, le grenadier français est né brave et troubadour; il est poli avec le beau sexe, il honore les rois ses ennemis, quand ce sont de braves gens, et même quand ils sont dans la purée... Voyant qu'il voulait entrer,, je demande si l'on veut qu'il entre. On me dit qu'il entre. Je lui dis qu'il entre. Il entre... Quand il est entré, il se met à dire à l'empereur Napoléon :

« Grand homme! C'est donc toi qui viens en Prusse pour embêter mes peuples et pour porter tes prétentions jusque sur mon Berlin?...

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