‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 63 sur 205 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

« L'empereur Napoléon, peu charmé de ce langage, car le lapin était habitué à ce qu'on lui en f.t de plus aimables, — mais il faut excuser le roi de Prusse, mes enfants; il parlait dans une langue étrangère pour lui et ne pouvait s'exprimer en français aussi bien qu'un grenadier de la garde de l'Empereur — l'empereur Napoléon, comme je vous le disais, lui envoya ce petit discours bien senti :

« Roi de Prusse, pour ce qui est de ton Berlin, je n'en sais rien z'encore; mais pour ce qu'est de ta colonne de Rossbache, je compte la faire mettre c't'hiver sur ma cheminée, sous un bocal, d'peur des mouches.

« L'Roi de Prusse, voyant que ça se brouille, bat z'un six et file... Voilà, mes enfants, c'que j'ai vu et entendu, et vous pouvez le raconter à vos familles pour leur instruction. »

Le prince Charles rit beaucoup de cette narration militaire et me promit de nouveau qu'il n'en dirait rien à qui que ce fût. Je crois à la discrétion du prince; cependant la chose se sul ■en haut lieu. Le roi de Prusse se plaignit au chef de notre légation « des propos déplacés tenus par ses jeunes secrétaires » et il eut le mauvais goût de faire dire officieusement au comte de Caux (1) « qu'Iéna n'était qu'un accident et qu'un jour les Prussiens prendraient leur revanche ». Le comte de Caux m'expédia sur-le-champ chez le comte de Tauenzien que nous rendions responsable de l'indiscrétion commise et de ses conséquences. Je fis ce qu'il était convenu; je provoquai en duel le gentilhomme prussien et des témoins furent constitués (2). Mais l'affaire s'arrangea. Le prince Charles, coupant court aux questions d'étiquette, s'interposa : il alla en personne trouver le comte de Caux et lui certifia « que tout était de sa faute, à lui, que je n'avais dit que ce qu'il m'avait prie de dire, et que Rossbach comme Iéna, c'était delà vieille histoire .

(1) Faisant l'intérim de ministre de France après le départ de M. de Chateaubriand.

(2) Mes témoins étaient le vicomte de Flavigny et le prince Edouard Lubomirski: ceux du comte Tauenzien : le comte de Blankensee, chambellan du roi de Prusse, et le colonel comte de Nostiz, aide de camp du roi de Prusse. (Note de l'auteur.)

Si je m'étais aligné cette fois avec le comte de Tauenzien, c'eût été mon troisième duel pour des faits analogues (1). Les Berlinois sont aimables, mais ils montrent beaucoup de susceptibilité pour tout ce qui se rapporte à l'époque de Napoléon.

L'aînée des princesses, la princesse Charlotte, née le 13 juillet 1798 et devenue, par son mariage avec le grand-duc Nicolas de Russie, le 13 juillet 1817, la grande-duchesse Alexandra-Féodorovna, est une délicate et ravissante personne, d'une beauté parfaite. De la défunte et admirable reine Louise, sa mère, et d'elle, on a pu dire avec raison : Mater pulchra, filia pulchrior. Le beau prince Nicolas, son mari, est, sans contredit, le plus bel homme de l'empire de Russie. Il est bienveillant et affectueux et s'est toujours montré aimable et bon pour moi, surtout pendant son séjour à Berlin, en 1821. Parmi les dames d'honneur de la suite de la grande-duchesse Alexandra se trouvait alors une délicieuse jeune fille, la comtesse Schouvalofî, qui a tourné plus d'une tête à Berlin.

La princesse Alexandrine, deuxième fille du roi de Prusse, est née en 1803 et a été mariée le 25 mai 1822 au prince Paul de Mecklembourg-Schwérin, qui est loin de passer pour un homme d'esprit et de moyens, au contraire. A la distribution de la « Jarretière », cérémonie dont je parlerai plus loin, je fus l'un des élus. Moins belle que sa sœur aînée, cette princesse est fort jolie, avec un teint éblouissant, une peau blanche et transparente et d'une admirable finesse. A l'époque de mon arrivée à Berlin, elle était trop jeune pour que les étrangers lui fussent présentés; de sorte que je ne la connaissais pas lorsque je l'aperçus, âgée de quinze ans à peine, mais déjà grande et formée, à un bal chez le vieux feld-maréchal comte

(1) C'eût été mon cinquième duel à Berlin. Avant 1821. j'en avais déjà eu deux pour suite de discussions patriotiques avec le comte deBriihl et le comte de Groote, et deux autres pour des motifs d'ordre particulier avec M. d'Engelhart, capitaine de cuirassiers, et M. de Kakochkine, attaché à l'ambassade de Russie. Ce dernier m'avait blessé d'un coup d'épée à l'œil droit. (Note de l'auteur.)

Page 1