‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 64 sur 205 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

de Kalkreuth, gouverneur de Berlin. C'était, je crois, dans les premiers mois de l'année 1818. Etant si jeune, elle n'avait accompagné le Roi, son père, que par exception, et ne dansait pas. Ignorant qui elle était et qu'elle ne devait pas encore danser, je m'étonnais qu'une aussi belle personne fut restée sans cavalier. Dix fois, jeus l'idée de m'avancer pour solliciter l'honneur de danser YEcossaise avec cette ravissante jeune fille, et dix fois j'eus raison en ne le faisant pas. Alors, je n'étais pas rompu à l'étiquette de la Cour, qui n'autorise une princesse à partir au bras d'un danseur qu'à la condition que celui ci ait reçu, par l'intermédiaire d'un chambellan de service, l'avis de la faveur que lui fait la princesse en le désignant pour son cavalier. Ce soir là, on aurait donc pris pour l'action d'un homme sans usage, ce qui n'eût été, cependant, que le fait d'un sentiment d'admiration, et, tout à la fois, d'indignation d'avoir vu une aussi belle jeune fille oubliée. Bien que la princesse de Mecklembourg soit, je le répète, moins belle que la grande-duchesse Nicolas, son physique est si avantageux, que la police a été obligée de s'emparer de plusieurs individus des classes secondaires de la société, rendus fous d'amour, au point d'aller passer des journées entières devant les fenêtres des appartements de cette princesse.

Les autres enfants de Frédéric-Guillaume III, le prince Albert et la jeune princesse Louise, n'étaient encore que des bambins lorsque j'ai quitté Berlin, et je ne vois, par conséquent, rien à en dire.

Le frère cadet du roi de Prusse, le prince Guillaume (1), est général de cavalerie, commandant les dragons de la garde. Ce prince, d'un physique avantageux, aux manières nobles et affables, est généralement aimé. Il a fait, en qualité de lieutenant-général, les campagnes de 1813 et 1814, et esl considéré comme un chef d'un mérite supérieur. Après les événement politiques el militaires des années 1806 et 1807, si désastreuses pour la Prusse, Frédéric-Guillaume Ifl envoya

(1) Né le 3 juillft'1783.

son frère Guillaume à Paris, pour tâcher d'obtenir de Napoléon des conditions plus favorables. Le roi de Prusse qui ne croit poinl à la vertu des femmes françaises (1), avait beaucoup compté sur les succès que pourraient obtenir, parmi les dames de la Cour impériale en mesure d'exercer quelque influence, l'agréable physique et les manières aimables et distinguées du prince Guillaume. L'espoir de Frédériclin illaume III fut déçu; son frère fut délaissé par les dames de la Cour impériale et assez mal reçu par Napoléon. Le prince Guillaume en a, dit-on, gardé de la rancune pour les femmes françaises, mais il n'a pas étendu son mauvais vouloir à nos compatriotes mâles, car, pendant la dernière guerre, il s'est muni ré fort humain à l'égard des malades et des blessés français. Ce prince est très patriote; il souffre beaucoup, et même plus encore que le Roi son frère, des revers de la Prusse sous Napoléon. Quand il en a l'occasion, il dénature tant soit peu l'histoire militaire de cette époque, et attribue à l'armée prussienne bien des succès qu'elle n'a pas eus. Lors d'un brillant bal qu'il donna à Berlin, et auquel était convié le corps diplomatique, je me souviens avoir vu chez lui un grand tableau où il est représenté, en général de cavalerie, chargeant à la tête de ses dragons l'armée française. Un complaisant cicérone se tenait toujours en faction près du tableau, pour renseigner les étrangers et apprendre aux ignorants, que ce tableau « historique » rappelait à la nation prussienne un des « nombreux » succès des armées de Frédéric-Guillaume III contre les troupes françaises! Innocente manie dont, souvent, nous avons bien ri à la légation.

Sa femme, la charmante princesse Amélie de Hesse-Hombourg, a la plus jolie et la plus petite bouche qu'il soit possible de voir, et a l'air de la trouver encore trop grande, parce

(1) La plupart des Allemands que j'ai rencontrés partagent cette manière de voir, mais je crois cette appréciation peu sincère et simplement un genre en quelque sorte « national ». Pour ma pari, après toutes les scènes que .j'ai vues et dans lesquelles j'ai parfois moi-même joué un rôle, soit à Berlin, à Dresde ou à Danzig, je suis convaincu que la vertu <\<-s Allemandes es! plus fragile que celle de mes jolies compatriotes. (Note de 1847.)

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