CHAPITRE PREMIER
général ne capitula que lorsqu'il ne lui restait plus pour combattre qu'une cinquantaine de soldats, dont la majeure partie était des indigènes ou des gens de couleur. Quoi qu'il en soit, l'Empereur ne tint pas rigueur au général Janssens. Il fit négocier son échange en Angleterre et le général fut mis en liberté, sous condition de ne pas servir contre l'Angleterre pendant deux ans. C'est pourquoi, quand les événements de la guerre se dessinaient de telle sorte que le général Janssens, commandant la division de Groningue, pouvait fortuitement se trouver exposé à faire face aux Anglais, Napoléon l'appela à Mézières.
Lorsqu'à Bois-le-Duc j'avais vu mes amis partir pour l'armée, c'avait été pour moi un gros crève-cœur. Mon père s'applaudissait, au contraire, de mon jeune âge; il désirait me voir suivre sa propre carrière, mais tous mes goûts me poussaient vers le service militaire. Maintenant que ma pauvre mère n'était plus là pour m'arrêter dans mes entraînements belliqueux, quelle plus belle occasion venait à moi que la proposition du brave général Janssens! Allant au-devant de mes désirs, il offrait à mon père de m'attacher à sa personne, d'abord en qualité de secrétaire, ensuite d'aide de camp, si les circonstances le permettaient.
Le général était veuf. Il avait eu quatre enfants. Son fils aîné s'était brûlé la cervelle, de chagrin, disait-on, de n'avoir pu obtenir les faveurs de la reine Hortense. Le second était destiné à entrer dans les pages de l'Empereur. L'aînée des filles avait épousé, je crois, le procureur général de La Haye; la seconde, Caroline, aimable et ravissante personne, vivait auprès de son père dont elle tenait la maison. A notre départ de Mézières, elle gagna Paris où je la revis au retour de la
(gouverneur de Java) fui élevé à la dignité de maréchal el rappelé en Hollande. Il fut remplacé par ce général Janssens <l<>nt la faiblesse avait déjà causéla perte de la colonie du Cap (janvier 1806). Les anglais envoyèrenl des Indes une expédition contre Java et, au boul de deux mois et demi de lutte, nie fut conquise (1811 )... »
il croyable que si le général Janssens avait été aussi faible dans ses gouvernements du Cap el de .lava, son souverain l'eût appelé peu d'an après aux plus hautes fonctions militaires! I Vote de l'éditeur.)
1i SOUVENIRS DU CHEVALIER DE CU861
campagne. Peu d'années après cet le charmante jeune fille est morte au momenl où elle allai! épouser un des plus hauts dignitaires de la Hollande.
Un mois environ après mon arrivée à Mézières, Le général Janssens me lil remplir les fonctions d'aide de camp. Jusque-là il n'en avait qu'un seul; c'était le commandant Frère qu'il avait amené de Groningue. Au déhut je ne vivais pas très bien avec le commandant, qui s'imaginait à tort que sa femme — fort belle personne, mais marquée de la petite vérole et du reste parfaitement honnête — avait des bontés très particulières pour moi. Il me tint un jour des propos qui ne pouvaient me convenir; un duel fut décidé. Le général, informé, s'opposa à cette rencontre, et, depuis la réconciliation qui eul lieu, la bonne harmonie ne l'ut pas troublée. En 1814, ainsi qu'on le verra par la suite, je fus en mesure de faire donner au commandant Frère la croix de la Légion d'honneur et je m'empressai de lui rendre ce bon office.
Mon vieux général parlait facilement le français, mais il l'écrivait très incorrectement. Je me permettais de rectifier en écrivant sous sa dictée ses locutions vicieuses. D'abord il ne s'en aperçut pas; cependant, avec le temps, il reconnut que ses lettres gagnaient sous le rapport du style et il me dit un jour avec bonhomie : « Je remarque que depuis que vous vivez auprès de moi et que je parle chaque jour la langue française avec quelqu'un de bonne compagnie, mes lettres s'en ressentent tout à fait à leur avantage. Avec Frère, soldat de fortune, brave homme, mais sans éducation, mon langage ne pouvait pas s'améliorer. Je le vois surtout au style de mes lettres. Je sentais qu'il y manquait quelque chose quand Frère me les présentait à signer, mais sans pouvoir dire quoi. Aujourd'hui, j'en suis satisfait. » C'est, je crois, à cette occasion que mon général me parla pour la première fois de l'eximpératrice Joséphine pour laquelle il avail un véritable culte. A son retour «le captivité (1). il avait beaucoup fréquenté la
(l) Après la reddition de Java.