CHAPITRE VII
C'est encore à Fontainebleau que le marquis de Bonnay nous conta le t'ait suivant qu'il tenait de son grand ami, le docteur Tronchin. Comme le savant médecin avait l'habitude de passer par Nevers pour se rendre à Genève, sa ville natale, une dame nivernaise était venue le voir en consultation à l'époque de ses divers voyages. Cette dame se disait grosse depuis plusieurs années. Il fallut palper et visiter la cliente. Le docteur constata une rondeur assez prononcée de l'abdomen, mais ne reconnut aucun autre caractère ni symptôme de grossesse. Cette scène se renouvela à cinq ou six voyages du docteur Tronchin, la consultante se disant toujours enceinte et réclamant chaque fois une nouvelle inspection. Enfin, au sixième voyage, le savant praticien finit par se persuader que cette femme, dont la gorge était un modèle pour le statuaire et qui se livrait gaîment et sans aucune pudeur à tous les attouchements, n'avait qu'un but de libertinage. Aussi, prenant son air le plus grave, le docteur Tronchin dit à la Nivernaise : « -Madame, vous vous croyez grosse. Votre enfant doit avoir maintenant dix à douze ans. Je ne vois d'autre remède à votre état, que d'avaler un précepteur » ...Le plus étonnant de l'affaire est que la Nivernaise ne saisit pas cette mauvaise plaisanterie. Quelques mois plus tard, elle écrivit, en effet, au docteur Tronchin, qu'étant toujours grosse, elle irait de nouveau le consulter à son prochain passage par Nevers. Et le docteur Tronchin confia au marquis de Bonnay que, de crainte d'avoir encore la visite de cette dame, il évita, à l'avenir, en se rendant en Suisse, de passer par Nevers.
Mais les récits de ce genre n'étaient qu'accidentels chez le marquis de Bonnay dont la conversation retournait de préférence à des sujets plus graves. C'est à mon premier séjour à Fontainebleau, en 1821, que, parlant de la mort de Napoléon, mon ancien chef nous dil ces paroles qui sont restée gravées dans ma mémoire : « Qn<l génie <lc la guerre
de Bonnay, car j.' crois mon an< ien et vénéré chef plus véridique que le biogr;j|>li>- Michaud. (Note de l'auteur, 1835.)
que cel homme! Mais quelles erreurs en politique!... L'Espagne! La Pologne! La Russie!... Cependant, il es1 juste de
l'admirer dans sa ronduile vis-à-vis de la Saxe, du premier jour . Sur la S.i\r d le rôle de ce pays dans l'histoire impériale, l<' marquis de Bonnay a tenu devanl moi bien d'autres propos que je consignerai plus loin, quand j'aurai à parler de la conduite du roi Frédéric-Auguste vis-à-vis de Napoléon.
Voici deux anecdotes concernant le roi Louis XVIII, oui m'ont été données pour vraies par le marquis de Bonnay.
En 1814, le maréchal prince Blûcher, bon soldat, médiocre capitaine (I). homme de courage, dont on a fait un héros parce que son nom. son âge et sa physionomie formaient une trinité toute-puissante pour les cerveaux des jeunes soldats, ■ nais homme sans génie, sans instruction, bon pour ses entours, mais d'une écorce rude, demi-barbare, demi-civilisé, ennemi irréconciliable de Napoléon, et ayant les Français en haine, avait résolu de faire sauter le pont d'Iéna, construit en face du Champ-de-Mars. Le Roi, informé de ce projel cosaque, s'empresse de lui faire dire « que ne pouvant opposer la force à la force en ce moment, il le priait de le faire prévenir de l'heure à laquelle il voulait faire sauter le pont, et que lui, Roi, se ferait rouler dessus dans son fauteuil». On donna pour satisfaction à Blûcher — qui dut renoncer à sod projel — de débaptiser le pont d'Iéna et de le nommer désormais « Pont de l'Ecole militaire ; et, dans la crainte qu'une lubie analogue ne prît aux Autrichiens, à l'occasion du pont d'Austerlitz, on appela celui-ci « Pont du Jardin des Plantes »; mais, comme l'on sait,- les deux premiers noms subsistent toujours.
En 1815, le duc de Wellington voulut se faire ouvrir d'autorité les portes de nos musées, afin d'enlever statues .i tableaux à son choix, menaçant de les faire enfoncer par le canon, si l'on refusait. Ce projet de violence n'étail pas dans le caractère du due de Wellington, homme aux bonnes ma-
(1) Nous entendons laisser au chevalier de Cussy la responsabilité de cette appréciation sur le célèbre général prussien. [Nt>te de V éditeur.)