CHAPITRE VII
Lorsque notre chef avait, en 1816, accepté la légation de Berlin, il avait déclaré au ministre que, dès qu'il aurait soixante-dix ans, il se retirerait du service. Il tint parole. Au mois de juillet 1820, il écrivit ;'i Paris, qu'allant atteindre l'âge de soixante-dix ans, il demandait à être relevé de ses fonctions. Le 2 août, jour anniversaire de sa naissance, le marquis de Boniiiiy me remettait le service de chargé d'affaires et quittait Berlin pour n'y plus revenir. On ne pouvait pousser plus loin l'esprit de ponctualité.
Le marquis aimait la littérature et faisait, à l'occasion, de jolis vers. Mme de Staël en a su quelque chose (1). Il connaissait parfaitement le latin et parlait couramment l'anglais, l'allemand et l'italien. En novembre 1789, lorsque le comité des recherches ordonna des perquisitions pour découvrir M. de Barentin (2), garde des sceaux, M. Charlfs de Lameth sollicita et obtint la glorieuse mission d'aller enlever « l'ennemi de la nation » du couvent des Annonciades, où on le supposait caché chez sa sœur, abbesse de ce couvent. Peu après, le marquis de Bonnay publia sur ce sujet un petit p< »èn ie, spirituel et charmant de délicieuse moquerie, dans lequel il tourna adroitement en ridicule Péthion et Charles de Lamel h.
Quelques mois après la publication du curieux poème des Annonciades (3), devenu fort rare aujourd'hui, le marquis adressa à la comtesse de Vintimille une épître sur la
visa et récita, en notre présence, cette chanson en bouts rim< -. dans le genre de celle de M. de la Palice, sur l'exactitude :
l'n et trois font quatre.
Sans en rien rabattre.
Ce nombre heureux Fait deux fois deux.
A la Chine, nu bonze.
En lettres de bronze.
Sur son horloge écril Qu'une heure après onze De nuit sonne minuit.
Kt cela continuait ;iinsi pendant longtemps.
(1) Voir chap. iv.
(2) A la Restauration, M. 'le Barentin, qui est mort il y a quelques années (1819) a été nommé chancelier; mais c'est son gendre, Dambray, qui en remplit dès ce moment les font lions. [Note Je l'auteur.)
(3) Le vrai nom est Prise des Annonciades.
Révolution (1). d'un tout autre ton que la composition précédente, et où la gaîté se trouve remplacée par la raison. Dans un style dénué d'amertume, l'auteur y passe en revue — sans nier les abus qui existaient autrefois — ce que la Révolution a mis à la place de ce qui était jadis. Cette épitre se termine par ces mots :
Enfin, dans ce même Paris,
Asile des jeus et des ris,
— Aujourd'hui si morne et si sombre —
Pour l'esprit comme pour le cœur,
Nous trouvions des plaisirs sans nombre.
Au sein d'un repos enchanteur,
Si nous n'avions pas le bonheur,
Au moins nous embrassions son ombre.
Hélas! rendez-nous notre erreur!
Le marquis de Bonnay a écrit un grand nombre de poésies qui n'ont jamai> été imprimées. J'ai pu les copier, à peu près toutes, et les ai réunies en un corps de volume destiné à la bibliothèque de Louis de Bonnay, le petit-fils (2). Certes, parmi ces poésies, il y en a qui mériteraient d'être publiées. Je n'y reviendrai plus; mais je terminerai sur ce chapitre, en disant que le marquis de Bonnay ne fut pas qu' « un faiseur de mauvais vers » ainsi que l'a appelé M. de Chateaubriand. A i lé faut d'un vrai talent de poète, mon guide dans la carrière diplomatique était doué, en tous cas, de qualités autrement enviable-. Ne serait-ce que son intelligence, son tact, sa discrétion, son jugement sûr, sa pondération, sa distinction, sa politesse, sa dignité dans le malheur, son héroïsme en face du danger et sa fidélité sans défaillance à de grands principes, que le marquis de Bonnay devrait être cité comme un modèle pour les ambassadeurs aussi bien que pour les conseillers des rois. Fasse au ciel que S. M. Louis XVIII, pour le bien de son trône, retrouve un confident aussi éclairé et aussi désintéressé qui le vieux marquis de Bonnay (3)!
(!) Août 1790.
Ci) J'ai remis i i a Louis île Bonnay en 1833. [Note </-■ 1S35.)
(3) Le baron Pasquier m'a dit qu'il était persuadé que la perte du marquis