‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 78 sur 205 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Chevalier de Malte, chevalier de Saint-Louis et chevalier de la Légion d'honneur, le marquis de Bonnay avait refusé, en Danemark, l'ordre du Danebrog, et, dès son arrivée en Prusse, il avait fait entendre qu'on recevrait le même refus si Frédéric-Guillaume III lui offrait l'ordre de l'Aigle rouge. C'était, en effet, pour lui. un principe absolu de ne point accepter de décorations étrangères. Il n'a point voulu, non plus, se laisser inscrire pour le cordon rouge de Saint-Louis; mais, ici. la raison était qu'il croyait que le Roi songerait un jour à lui donner l'ordre du Saint-Esprit. Or, il y a cinquante ou soixante ans (1), quiconque, appartenant à la haute noblesse recevait le « cordon rouge », semblait être mis par la Cour à l'index pour ne pas devenir « chevalier de l'Ordre ». Ce vieux préjugé a, sans doute, exercé son influence sur la conduite du marquis en ces occasions. Il faut avouer, du reste, que, gentilhomme d'antique souche, pair de France, ministre d'Etat, ancien ambassadeur, vieil et fidèle ami de cœur et confident de son Roi, il pouvait, avec raison, penser que ce monarque lui donnerait un jour le « Cordon bleu ».

A Berlin, le marquis jouissait de la plus haute considération. Lors de notre départ de Paris pour notre poste, en 1816, il m'avait dit ces paroles qui sont entrées dans ma mémoire : « Je ne sais pas si je serai aimé à Berlin; mais je vous garantis que j'y serai considéré. » Le vieux marquis a dit vrai. Assez raide et froid, il n'était aimé que de ceux dont il voulait se faire aimer, et le nombre, je dois le dire, en était restreint; mais il fut honoré et respecté de tous, et aucun ministre, des autres pays ou du nôtre. M. de Chateaubriand lui-même, n'a jamais joui d'une considération et d'une estime pareilles à celles dont a bénéficié, à Berlin comme à Copenhague, le marquis de Bonnay, ce modèle des ambassadeurs.

J'ai lu le discours prononcé à la chambre des Pairs, le

de Bonnay avait hâté la mort du roi Louis XVIII, survenue six mois après celle de son vieil ami. (Note de 1826.)

(1) Le chevalier de Cussy veut, par conséquent, p s la un du

règne de Louis XV. (Note de l'éditeur.)

11 du mois d'avril, par le marquis de Mun (1). Eloquentes paroles, bel éloge; mais combien justement dus à la mémoire révérée du noble marquis de Bonnay!

Peu de temps après la mort de cet homme d'Etat distingué, j'ai reçu de sa veuve une demande qui m'a un peu surpris: celle de composer pour son époux défunt une épitaphe en vers. C'était moi, si intime avec le marquis, qui, disait -elle, devait lui rendre ce suprême tribut de souvenir et d'hommage. Je venais d'apprendre que Paul de Bourgoing avait déjà proposé à la marquise de Bonnay les services de sa muse; or, si j'estime et aime Bourgoing, j'apprécie assez peu le talent de poète larmoyant dont il se targue à toute occasion. Je me décidai donc à satisfaire les désirs inattendus de la veuve, et ma plume en étant bien incapable, je m'adressai à quelqu'un d'un indubitable talent, à ce bon Désaugiers. Trois semaines plus tard, je pouvais adresser à Mme de Bonnay P épitaphe suivante :

Rigide observateur d'une morale austère, Indulgent pour autrui, pour lui toujours sévère, Il vécut comme un sage et mourut en chrétien. Tant qu'une âme habita cette froide poussière, Le faible eut un appui, le malheur un soutien, Arrête, ô voyageur! Respecte cette pierre... Ton pied foule un homme de bien.

L'envoi de Désaugiers était accompagné de cette simple note : « Le fameux Sta viator, heroem calcasf ne pouvait être imité dans une plus digne occasion, et, comme je n'aurais pu mieux dire, je l'ai adopté ». Eh! mon Dieu! Puisque Mme de Bonnay a eu cette petite faiblesse de vouloir inscrire sur une pierre tombale les éloges de feu son époux. ce1 te épitaphe semble, à tout prendre, bien composée!

Les bons conseils et la haute protection que m'a accordés le marquis de Bonnay, la bienveillance qu'il m'a toujours

(1) Bibliothèque nationale. Chambre des pairs de France. Session de 1825. Séance du lundi 11 avril. Discours prononcé par M. le marquis de Mun à l'occasion de la mort de M. le marquis de Bonnay.

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