CHAPITRE Vil
témoignée, me commandent de lui vouer un culte inaltérable; mais il n'y a pas qu'à moi que sa mort cause des regrets. Ils seront partagés par les royalistes sincères, et aussi par tous mes compatriotes, car les choses publiques de France ont perdu en lui un de leurs serviteurs les plus intègres et les plus éclairés, et il faut déplorer que les leçons du malheur n'aient pas profité à d'autres émigrés de marque, comme à lui-même. Voici ce que m'écrivait de Paris, le 28 avril 1825, le baron Pasquier, à l'occasion de la mort du vénéré marquis : « ...Je conçois tous les regrets que cette perte vous inspire, et que je partage très sincèrement. Ce n'est pas seulement un malheur pour leurs amis; c'en est un pour la chose publique, que la disparition de la scène du monde, de ce petit nombre d'hommes que l'épreuve du temps et des circonstances n'a jamais trouvés au-dessous de leur devoir et de leur situation. Or, M. de Bonnay était bien certainement de ce nombre-là...»
Je possède un assez grand nombre de lettres, et toutes fort intéressantes, du regretté marquis de Bonnay. Plusieurs d'entre elles pourront, selon les circonstances, trouver place dans mes souvenirs; mais, dès maintenant, je veux consigner ce qu'il m'avait écrit le 7 juin 1822, peu après la mort de M. le duc de Richelieu, décédé le 17 du mois précédent, emportant les regrets unanimes de ses contemporains et l'estime de tous les diplomates, de tous les cabinets, de tous les souverains :
« S'il est venu à Berlin quelque relation tidèle des obsèques de mon ami et de la foule qui s'y est portée, et de la consternation qui y a régné, et du deuil de toutes les classes de la population de Paris, et des regrets témoignés à l'envi par les nationaux et par les élrauyvis. vous ;iuivz pu reconnaître que l'amitié ne m'avait pas aveuglé sur le compte de ce! excellent homme, de ce vertueux < itoyen. Jamais il n'a existé un plus beau caractère que le sien, une plus belle âme. Ceux qui n'étaient pas iiés pour le comprendre et l'apprécier, el qui s'étaient faits ses détracteurs parce qu'il ne suivait pas la ligne qu'ils auraient voulu lui prescrire, ont conservé leur
opinion sans doute, mais ils n'osent pas l'énoncer. M. de Talleyrand; qui ne voyait en lui qu'un rival incommode, a dit au sujet de sa mort qu'il laissait plus de vuide qu'il ne tenait de place. Ce mot, dans sa bouche, peut être regard.' comme un hommage. La reine de Suède fait pitié par la vérité de sa douleur. Elle passe la moitié de sa vie à l'Assomption où son corps est déposé, en attendant que son tombeau à la Sorbonne soit prêt. Pendant ce temps-là, M. de Rochechouart (1) fait le scandale de tout Paris, en accusant publiquement Mme de Montealm d'avoir soustrait un testament de son frère, qui l'instituait, lui Rochechouart, dit -il, son légataire universel. C'est une infamie gratuite. Au surplus, la fortune entière du plus désintéressé des hommes consiste en 16,000 francs d'inscription de rente, produit de toutes les boites qu'il avait reçues pendant son premier ministère (2). Quinze jours avant sa mort, on lui avait volé dans son bureau, sans effraction, 14,000 francs, qu'il destinait à payer les frais d'un voyage qu'il projetait. Cette perte lui avait été fort sensible, puisqu'elle l'obligeait à se défier des gens de son intérieur. Ah! je ne suis pas surpris des regrets qu'il laisse dans les pav> et dans les cabinets étrangers... Lorsqu'en 1813. il vint prendre possession du ministère des affaires étrangères, il entra, suivi d'un domestique qui portait un simple porte-manteau. Le concierge qui ne concevait pas cette simplicité de mœurs, arrêta le porteur, ne voulant pas croire que ce fût là tout l'équipage du ministre, et que le ministre était cet homme qui entrait à pied... Voilà pour sa simplicité et son désintéressement. Pour sa loyauté et l'estime qu'on avait de lui dans les autres pays, vous savez ce que disait de lui M. le duc de Wellington : La parole du due de Richelieu vaut un traité... »
L'éloge que me faisait de son ami le marquis de Bonnay,
(1) Neveu de la duchesse de Richelieu.
Ou sait que la pension viagère que lui vota, en 1819, à titre de récom-
nationale, la Chambre des pairs, fut entièrement consacrée par le
duc de Richelieu à l'entretien d'un hospice à Bordeaux. (.Xote de l'éditeur.)