CHAPITRE VII
faire preuve d'un caractère droit et de mœurs exemplaires. Ce dernier conseil me frappa beaucoup, parce que j'avais entendu dire souvent que le duc de Richelieu, marié très jeune avec une femme bossue (1), s'était consolé en dehors de son ménage (2). A l'époque dont je parle, le duc de Richelieu était président du Conseil des ministres, sans portefeuille, et demeurait sur la place Vendôme. Sa sœur, Mme de Montcalm, à laquelle j'eus l'honneur d'être présenté en 1824, chez le baron Portai, m'a dit qu'elle avait entendu souvent -"ii frère lui parler de ces conversations du matin avec « l'aimable et spirituel chevalier de Cussy ». Au reste, plusieurs mois auparavant, j'avais reçu, par l'intermédiaire de Mme de Montcalm, un exemplaire d'une fort belle gravure, reproduisant le portrait du duc de Richelieu, peint en 1818, à Aix-la-Chapelle, par le fameux Lawrence (3). La lettre que m'avait adressée alors, à moi inconnu d'elle, Mme de Montcalm, m'avait prouvé que le duc de Richelieu avait conservé de nos relations une mémoire assez vivace pour inscrire mon aom sur la liste des personnes qu'il lui savait dévouées et devoir être sensibles à un souvenir de sa part.
A ce portrait du duc de Richelieu se rattache une anecdote que j'ai entendu rappeler il y a quelques années (4) par le comte de Bernstorfî, ce Danois entré au service de la Prusse. Le duc n'était pas riche. Sa fortune personnelle avait entièrement passé à éteindre les dettes laissées par le duc de Fronsac, son père, et il avait toujours consacré à diverses œuvres philanthropiques les émoluments ('normes gagnés au service de la Russie. Aussi, quand Lawrence se présenta pour faire
(1) Alexandrine de Rochechouart épouse, en l7s^. le duc de Richelieu, qui u'esl alors qu'un jeune homme de seize ans, appelé comte de Chinon.
(2) Le marquis de Bonnav m'a dit positivement que le duc de Richelieu sans aimer beaucoup les remmes, avait eu cependant des maltresses. Mme de Crayen, donl je parlerai plus tard, a eu certainement l<- duc de Richelieu comme amant. [Note de l'aui
(3) Le peintre Lawrence lit, lors du Congrès d'Aix-la-Chapelle, les purtraits de la plupart des plénipotentiaires.
(4) C'était en ls-jn, pendant le dîner d'adieux offerl par le prince de Hardenberg au marquis de Bonnay. [Note de l'auteur.)
158 SOUVENIRS DU CHEVALIER DE Cl'SSY
von portrait, le duc de Richelieu, sachant que ce grand peintre avait pris 1,000 guinées au prince de Hardenberg pour le même travail, fut-il obligé de répondre qu'il était trop pauvre pour l'employer. Aussitôt, Lawrence fit savoir qu'il ae considérerait comme très honoré de reproduire pour rien les traits « de l'homme le plus estimé du monde entier ».
A Carlsbad, où je prends en ce moment les eaux, je demeure à l'hôtel du Golden Schild, tenu par le comte Boltza, gentilhomme hongrois de haute noblesse, mais ruiné et ayant commis la sottise d'épouser sa cuisinière. Là, je loge porte à porte avec l'excellent M. de La Ferronnays (i) que je ne quitte guère. Le comte de La Ferronnays m'a toujours témoigné une grande bienveillance et je lui dois beaucoup de re< sonnaissance. J'ai su positivement, qu'en 1819, lorsqu'à la suite des démêlés du duc de Berry avec Mme de Montsoreau, bellemère de M. de La Ferronnays, ce dernier fut rappelé de la mission de Danemark pour passer à Saint-Pétersbourg en qualité d'ambassadeur, il fit d'activés démarches pour Die faire attacher à sa nouvelle ambassade; mais, à son insu, toutes les places d'attachés ou de secrétaires à Saint-Pétersbourg avaient été pourvues déjà. Le comte de la Ferronnays m'a dit qu'il avait voulu ainsi ne pas me laisser à Berlin après le départ du marquis de Bonnay, qu'il savait prochain.
M. de La Ferronnays a été fort lié avec le marquis de Bonnay et le duc de Richelieu, personnages dont il savait apprécier l'expérience, la loyauté, le cœur sincère et le sens droit, et qu'il considérait comme des hommes d'Etat hors ligne. Tout à l'heure, en me parlant de ces amis que nous pleurons tous deux, ne me disait-il pas : « Perdre de tels hommes, des conseillers aussi sûrs et aussi dévoués au lïui, c'est, comme dans la tempête, pour un frêle esquif, le pilote à l'eau et le gouvernail brisé. Que Dieu protège le roi Louis XVIII! Mais, après lui, comment gouvernera-t-on? (2) ».
(1) Le comte Auguste Ferron de La Ferronnays, né en 1777. mort en 1842. (ii) Aujourd'hui, après tant d'années écoulées, je ne puis relire sans mélancolie ces paroles de M. de La Ferronnays. | Vote dt lS'i3.)