CHAPITRE VII
Si j'eusse él»'- flatteur, j'eus pu répondre au comte de La Ferronnays : « Rien n'est perdu, monsieur, avec des hommes tels que vous ». Je n'ai fait que penser ces paroles. Les prononcer, ce n'eût pas été du goût du modeste M. de La Ferronnays.
Il n'est pas besoin d'être médecin pour être frappé de l'étal délabré de la santé du comte de La Ferronnays. C'est que, pendant vingt ans et plus d'émigration, ce dernier a connu les misères et les privations. On pourrait composer plusieurs romans avec le récit des aventures et des dangers qu'il a courus. M. le duc de Rovigo m'a dit que le dossier le plus en vue, et peut-être le plus volumineux, de la police impérial»-, était celui du comte de la Ferronnays, si connu par son cara»tère généreux et chevaleresque, si réputé aussi par son attachement au duc de Berry en exil et son tempérament ardenl et aventureux, qu'il fut toujours, à tort ou à raison, impliqué par les policiers français dans tous les complots royalistes de l'époque; et ce n'est que par d'heureux hasards qu'il n'esl point tombé dans tous les pièges que ce coquin de Fouché lui tendait.
Le mariage du comte de La Ferronnays a été ce qu'il devait être : celui d'un héros de roman. Simple cavalier à l'armée de Condé, dans le régiment du duc de Berry, il fit en < • fîet campagne aux côtés de Mlle Albertine de Montsoreau, qui suivait son père depuis la fondation du corps, sur les états duquel elle figurait bel et bien, ainsi que sa sœur (1). Ce fail étrange m'a étédil par M. de La Ferronnays lui-même.
N'aimanl point ;'i parler de ces tristes temps, ou par modestie, M. de La Ferronnays rappelle ]i«-u ses souvenirs d'émigration : " Voyez Boltza, me disait-il l'autre jour en me montrant notre propriétaire; croyez-vous <|u'il conte à ses .unis les vicissitudes de son un'' lier d'aubergiste?... Non; il évoque av< eus l'époque où il étail l'un des plus fastueux seigneurs de la
(1) Le comte de La FerronnayB s'est mari»'- en 1802, à EQagenfurth, à Mlle Allx-rtitH- 'le Montsoreau, dont la Boeur b épousé quelques années plus tard — en Angleterre, je crois — le comte de Blacas. [Note de Fauteur.)
Hongrie... » Et, par discrétion, sans doute, le comte de La Ferronnays, lui qui a vécu dans l'intimité du duc de Berry, • si. pour ainsi dire, muet sur ce prince, et l'on sent que les conversations se rapportant à la victime de Louvel lui seraient pénibles. Il est aisé, du reste, de deviner que la grande affection témoignée par M. de La Ferronnays au prince ;i été maintes fois mise à l'épreuve par les colères et le manque de tact de ce dernier.
Voici un fait qui m'a été cité parM.deNordcnfeld(l), et qui, s'il est authentique, a pu, dans le temps, inspirer au comte de La Ferronnays quelque rancune contre le duc de Berry. Lorsque après la paix de Tilsitt, le duc de Berry fut à Gothembourg l'hôte du Roi de Suède, il fut, en compagnie de son fidèle aide de camp, reçu dans un ordre bizarre et bien à l'unisson de l'étrange Gustave IV, celui de 1' « Amaranthe », qui comptait parmi ses chevaliers les femmes les plus séduisantes. Ceci n'était pas pour déplaire au duc de Berry; cela fut moins du goût de M. de La Ferronnays qui, tout amoureux qu'il fût de son épouse légitime, ne put résister indéfiniment aux avances des coquettes et jolies chevalières. Le volage duc plaisanta son aide de camp de cette première infidélité conjugale, et ces sarcasmes furent, dit-on, fort sensibles au comte de La Ferronnays.
Par contre, M. de La Ferronnays parle souvent de l'ex-roi de Suède, Gustave IV, ce monarque halluciné qui, depuis qu'il a été chassé du trône, erre un peu partout à l'aventure, sous divers noms d'emprunt : comte de Gottorp ou colonel Gustavson. Voici quelques anecdotes que je tiens tic lui sur ce malheureux fou.
Un jour, à Hartwell, où il était venu s'échouer après son expulsion de Suède, le monarque détrôné entra à propos île huiles diins une terrible fureur contre M. de La Ferronnays qui, fidèle courtisan du malheur, avait demandé la faveur d'être al taché à la personne de Gustave IV. Celui-ci venait
(l) Quand j'étais à Berlin, M. de NordenfeM avec qui j'étais forl lié, étail attaché ■> la légation suédoise. [Note de l'auteur.)