CHAPITRE VI II
de Modène. Né Français, fils d'un ancien ministre plénipoientiaire de France en Suède (1), devenu gouverneur du palais du Luxembourg — qui, avant la Révolution, apparia n;t il à Monsieur, devenu le roi Louis XVIII — le comte de Modène remplissait les fonctions de maréchal de la Cour du çraod-duc Nicolas, qui l'aimait beaucoup. Fort souffrant, parfois, le comte de Modène avait obtenu l'autorisation de ne pas paraître, chaque jour, à la table du Roi de Prusse. Il avait une table de six couverts dans ses appartements, et, deux "U trois fois par semaine, j'y dînai avec lui et le colonel Perowski. Souvent, après le dînerduroi Frédéric-Guillaume III, le grand-duc Nicolas montait chez le comte de Modène et
lit une heure ou deux à converser et rire avec nous qui étions, tous, de grands rieurs.
En 1821, il m'arriva de faire un voyage en Saxe avec le comte de Modène. Celui-ci est grand comme le Roi de Prusse; ses gens portaient une livrée ressemblant fort à celle de Frédéric-Guillaume III; après son passage, son maître d'hôtel laissait dans les auberges des bouteilles vides, munies d'étiquettes indiquant qu'elles sortaient de la cave royale. Toutes
hoses aidant, le comte de Modène fut pris dans bien des endroits pour le Roi de Prusse, et, plusieurs fois, les notables des localités vinrent s'informer près de moi, qu'on supposait
le grand chambellan, si « Sa Majesté » ne daignerait pas di mur une audience. Mais, à l'arrivée à Dresde, changement do tableau. Ici, mon compagnon n'était plus qu'un gentilhomme quelconque, tandis que, par suite de je ne sais quel malentendu, on voulait absolument que je fus l'illustre écrivain russe Jukoski, alors chargé de donner des leçons de langue moscovite à la grande-duchesse Nicolas, et, au début, je ne pouvais comprendre pourquoi l'on me parlait autant de la littérature russe, de Karamsin el de Pouschkine. Pour dissiper cette erreur, il ae fallut rien moins que les assurances
(1) 1768-1771. Le prédécesseur du comte de Modène à Stockholm avait été le baron de Breteuil ; son successeur fut le comte de Vergennes. (Note de l'auteur.)
166 SOUVENIRS DU CHEVALIER DE C U S s Y
formelles dos légations russeet françaisede la capitale saxonne. Le chargé d'affaires de France était alors un simple secrétaire de
la légation, le comte de Beaurepaire, fort aimable homme, dont j'ai été pins tard le successeur en cette même ville de Dresde. A Coblentz, pendant l'émigration, le comte de Modène, alors jeune page de Monsieur, était logé chez Mme de Balbi (1), maîtresse avouée de ce dernier. Il m'a raconté que, surprise un jour par son amant en galant têtê-à-tête avec un émigré, elle reçut de Monsieur les reproches les plus amers, mais qu'elle se défendit d'avoir eu des bontés intimes pour l'heureux rival que supposait le prince. Emportée par la vivacité de la discussion, Mme de Balbi finit par dire à Monsieur : « Mais, au reste, que pourrait vous faire que je disposasse d'une chose dont vous ne pouvez faire usage?... » Ceci se passait devant le jeune comte de Modène, que l'on tenait encore comme trop enfant pour se beaucoup gêner en sa présence. C'est peu après cette scène que Mme de Balbi quitta Coblentz et passa en Hollande où elle vécut assez publiquement avec un gentilhomme français.
Selon le comte de Modène, Louis XVIII a toujours été impuissant, tout en aimant beaucoup les femmes; et l'on n'a pas compris, dans le temps, pourquoi le prince de Monaco se montra jaloux et chagrin, au point de se faire sauter la cervelle, des soins que Monsieur rendait à la princesse de Monaco. Mme de Balbi peut passer, à bon droit, pour une autorité au sujet de l'impuissance, réelle ou non, de Louis XVIII. Or, le comte de Modène a entendu Mme de Balbi dire en riant, à Coblentz, un jour où la conversation était tombée sur le compte d'une jeune femme qui, avec nu air aussi virginal que celui des madones de Raphaël, avait eu plusieurs aventures galantes : « Quant à moi, je crois à la virginité, plus que les hommes n'y croient en muerai. J'en connais deux bien positives: c'esl celle de Monsieur h celle de son épée ».
(I) Fille du marquis de Caumonl le Forcd Mi le Balbi naquit i n I
ut mourut en 1823.