CHAPITRE VI II
Autant que je m'en souviens, voici ce que m'a dit le comte de Modène, relativement au côté sentimental du caractère de Louis XVIII : « Dès sa jeunesse, le Roi fut porté à la tendresse, à l'affection, à l'amitié, au favoritisme (1). Si son favori était homme, il était pour lui comme un tendre frère. Si une femme devenait l'objet de son favoritisme, il l'aimait avec toute la tendresse qu'Abailard conserva pour Héloïse, après qu'il eût été si cruellement puni. Le très fidèle duc d'Avaray, l'insignifiant Blacas, le séduisant duc Decazes (2), ont été aimés avec la plus tendre et la plus sincère affection. Mme du Cayla a partagé avec le duc Decazes ce besoin de favoritisme qui existait dans le cœur du vieux monarque. On a prétendu que Louis XVIII avait, avec Mme du Cayla — à laquelle il a donné le titre de duchesse — des familiarités tendres et sensuelles que l'on ne prend qu'avec une maîtresse. Pour moi, je n'en crois rien (3). »
Au reste, aujourd'hui que le roi Louis XVIII n'est plus, qu'importent ces petits côtés de favoritisme et d'impuissance, réelle ou non? Ce Roi qui a traversé de si grands événements et vu tant de catastrophes, a toujours été à la hauteur des
(1) Voici ce qu'écrit, à ce propos, dans la brochure intitulée : Lettres écrites sur les Cent-Jours, l'Anglais Hobhouse, fort partial, du reste, dans ses jugements conlrv les Bourbons : « ... Depuis vingt-cinq ans, Louis XVIII a toujours eu un favori reconnu, et ce favori, il l'a toujours préféré à ses amis, et même à ses parent-... N'ayant pas assez d'énergie pour secouer ce joug, dans l'absence de ce valet tyran, il se fâche, mais il reprend bientôt ses chaînes habituelles. Tel est l'ascendant que cet homme a sur ce prince, que. plutôt que de renoncer à son favori, il se brouillerait même avec sa famille, ses amis, el avec tous les R'iis de l'Europe...» Il nous semble que l'écrivain anglais n'a pas vu juste el qu'il s'est contenté d'être méchant. {Note de l'éditeur.)
(2) Une autre fois, me p. triant du duc Decazes, le comte de Modène m'a dit que Talleyrand.on ne sait pourquoi, détestait ce favori de Louis XVIII, et qu'il disait souvenl de lui : « L'ancien ^l"1 Laetitia.-., ce joli garçon,... ce garçon perruquier... ■ (Note <lr 1826.)
(3) En 1824, à Paris, le comte de Modène m'a fait lire un journal an vieux de plusieurs années, racontant, à sa façon, un long entretien du roi Louis XVIII avec Mme de Cayla. Le Roi remettait, en billets de banque,
Mme du Cayla, froissail chaque billet, en fais ni un ■ petite boule qu'il lançait, avec adresse, enti de la favo-
rite, el s'empressait d'aller reprendre le léger projectile où il l'avait logé, afin de recommencer indéfiniment !<• bombardement amoureux. (Note de 1826.)
circonstances, et, plus son règne s'éloignera, plus il grandira.
Le nom du comte de Modène me rappelle un fait qui Be passa au grand théâtre de Berlin, en 1821, je crois, et qui était bien de nature à étonner un Français. C'était à une représentation de la Pucelle d'Orléans, de Schiller. Le rôle de Jeanne d'Arc était tenu par la belle et grande actrice, Mme Stick. Quelques jours auparavant, étant en « conversation criminelle » avec le jeune comte Blueher, cette ravissante personne avait été surprise par son mari. Menacé par ce dernier, l'amant avait été obligé de se défendre avec un poignard et avait assez gravement blessé M. Stick (1). Lorsque Jeanne d'Arc fit son entrée sur la scène, toute l'assistance la hua, en criant : « Demandez-nous pardon! » L'actrice, confuse, fut contrainte de se jeter à genoux et d'implorer merci et miséricorde. Le public, ayant enfin crié qu'il pardonnait, la pauvre Mme Stick, réconciliée avec l'assistance, dut jouer comme s'il ne s'était rien passé. Elle était fort intimidée — on l'eût été à moins — ; cependant elle tint son rôle sans faillir et jamais elle ne parut plus belle.
Le comte de Modène et moi, qui assistions à cette représentation, nous avions été indignés de cette attitude des spectateurs forçant une femme à se traîner à genoux en leur demandant pardon. Le lendemain, le grand-duc Nicolas, déjà informé de la chose, monta comme à l'habitude chez le comte de Modène et le dialogue suivant s'engagea alors entre nous :
— Que pensez-vous de cela, mon cher chevalier?
— Je pense, Altesse, que Mme Stick a eu tort de prendre un amant; je pense encore qu'il est fort regrettable que ce1 amant ait frappé le mari à coups de poignard... Mais la pauvre femme est-elle coupable des violences du jeune Blûcher? Et puis, est-il beaucoup d'actrices, même en Prusse, qui n'aient point d'amant?... Dans le cas de Mme Stick, en France,
(1) M. Stick ne recouvra la santé qu'au bout de loags mois. [Note de l'auleur.)