LE 18 FRUCTIDOR ET LE ÎH BRUMAIRE
maire une conduite différente, le Directoire et les conseils auraient triomphé dans la journée du 19, et très vraisemblablement, Bonaparte, ses frères et leurs principaux adhérents allaient à l'échafaud. Fouché avait tout disposé pour faire volte-face contre Bonaparte s'il échouait dans Texécution du coup d'État.
Quant à Sieyès, le plus habile des meneurs, il avait pris de son côté ses précautions, et au bas de Saint-Cloud une voiture attelée de quatre chevaux se tenait prête à Tenlever, si la conjuration avortait.
A cette époque le premier consul n'était pas sans inquiétude pour ses jours et l'on pourrait même dire qu'il avait été frappé de terreur. Les conspirations tramées contre sa personne depuis son avènement au Consulat se présentaient à son esprit. Il voyait les royalistes et les républicains également conjurés contre son autorité, mais plein de confiance dans la force militaire dont il était maître absolu, il s'embarrassait peu, disait-il, de toutes leurs intrigues. Il croyait d'ailleurs au dogme de la fatalité, et son séjour en Egypte avait contribué à l'affermir dans l'idée « que la Providence lui réservait une destinée particulière ». Ce sont les expressions dont s'est servi un de ses confidents intimes.
L'anecdote suivante est une nouvelle preuve de ce système de fatalité auquel se confiait Bonaparte.
Un très jeune homme, séide de Robespierre en 1793, et déjà fameux dans l'Est et le Midi par les excès de son fanatisme révolutionnaire, s'était entièrement lié avec Bonaparte dans le temps où ce général commandait l'armée d'Italie ; il conservait encore un libre accès auprès du premier consul. Dans une de ces visites du matin que le chef du gouvernement permettait àdes personnes familières avec lesquelles il avait eu autrefois des relations suivies, ce jeune homme parlait de la fermentation des esprits, et ne cachait pas les craintes que la conj uration de Georges, Pichegru et Moreau lui inspirait. Bonaparte l'interrompt : « Les « royalistes,dit-il, ne savent qu'intriguer, ce sont des conspirateurs « de mélodrame et des voleurs de grand chemin ; c'est l'affaire de « la police et de la gendarmerie. » Après un instant de silence : « Que disent donc vos républicains de ce qui se passe, de tout ce
« qu'on débite? — Mais, ils ne sont pas satisfaits, ils pensent que « votre intention est d'abolir la Constitution, la République et de « vous élever au trône; ils sont dans l'irritation, ils travaillent à « vous renverser et peut-être... » Bonaparte avec vivacité : « Je « m'en inquiète peu, je ne suis pas mûr pour ma chute, » C'est le mot le plus prophétique qu'ait jamais dit Napoléon.
Mais comment l'homme qui entrevoyait alors et déjà la possibilité, la probabilité de sa chute dans un temps donné, comment cet homme n'a-t-il pas suivi une conduite différente et adopté un meilleur système de gouvernement? Comment n'a-t-il pas pris les seules mesures propres à affermir son pouvoir?
La disposition qui lui paraît alors la plus politique est un assassinat dont la lâcheté révolte l'Europe.
Le 21 mars 1804, le duc d'Enghien est arrêté au château d'Etteinheim, sur le territoire badois, conduit à Vincennes, traduit, pour la forme, devant un conseil de guerre, sous l'inculpation de conspiration, et exécuté séance tenante. Le conseil de guerre était composé ainsi qu'il suit :
Huliin (i), général de brigade, commandant les grenadiers à pied de la garde, président ;
Guiton, colonel, commandant le i" régiment de cuirassiers ;
Bazancourt, colonel, commandant le 4« régiment d'infanterie légère ;
Ravier, colonel, commandant le 18* régiment d'infanterie légère ;
Barrois, colonel, commandant le 96* régiment d'infanterie de ligne ;
Rabbe, commandant le 2* régiment de la garde municipale de Paris;
(1) Au mois de juin suivant, le général Hullin écrivit à Montgaillard pour lui témoigner le désir de le voir. Le général félicita le diplomate du récent mémoire sur les négociations de Pichegru et lui dit : a Comme vous con- <( naissez bien ces gcns-là I Moi je les travaille comme vous les écrivez; « celui qui m'est tombé sous la main ne reviendra pas. Que l'Empereurm^en « envoie d'autres à juger, et vous verrez si je saurai les expédier. » Tel était le dévouement des gens de guerre de Napoléon ; celui de ses gens de police n'était ni moins entier, ni moins expéditif.