LES HOTES DE BARRAS
moment de fanfaronnade, et pensant que j'avais les faveurs de cette dame, il se permit un jour fort cavalièrement d'enfoncer de grand matin la porte de la chambre à coucher de madame de Ch...-R..., mais sa stupéfaction fut grande en voyant, au lieu de moi, Chomel se dresser sur son séant. Après un instant de silence, ces deux messieurs se mirent à rire, et Fournier, en se retirant, se contenta de dire à Chomel : « Je ne me doutais pas que ce fût toi I »
Chaponnais venait également à Grosbois : il était officier au régiment dit des Serins et était l'amant de la jolie et aimable comtesse de Val.., femme du général de ce nom, qui fréquentait aussi la cour de Barras. Madame de Val... donnait à Paris des petits soupers galants auxquels elle m'avait convié : ses invités me parurent généralement plutôt des gens d'esprit que des hommes politiques.
La marquise de Montpezin et sa fille, parentes de Barras, qui passaient pour exercer quelque influence sur son esprit, venaient aussi de temps à autre à Grosbois.
J'y vis encore un de ses cousins dont j'ai oublié le nom, qui me fit l'effet d'un homme simple et modeste et qui, pourtant, si je ne m'abuse, envoyé comme chef d'escadre en Amérique sur la flotte commandée par M. de Grasse, signa^ en l'absence de cet amiral, avec Washington et le comte de Rochambeau, après la prise de New-York par les Américains et les Français, le 19 octobre 1781, le traité à la suite duquel 8.000 Anglais déposèrent les armes.
Outre Chomel, Barras avait encore deux aides de camp : l'un petit et laid, en apparence peu capable.
s'appelait le capitaine Victor, l'autre petit aussi mais par contre fort joli garçon, et ne paraissant guère plus intelligent que son collègue, passait pour être l'amant de la femme du général Vidal.
J'ai peu vu Bottot, le secrétaire de Barras : c'était un homme assez grand et fort, qui ne m'a pas paru être dans l'intimité du salon.
On me montra encore à Grosbois un ancien jacobin nommé Lombard, qui avait une figure repoussante, et mes lecteurs me pardonneront de leur narrer une anecdote peut-être un peu trop licencieuse concernant ce monstre à figure humaine tout pénétré de sentiments sanguinaires. Après unemaladie des plus graves qui l'avait mis aux portes du tombeau, sa santé s'en trouva si ébranlée que son médecin pour lui rendre des forces, enjoignit de lui faire boire du lait de femme. Quand il eut connaissance de son état, il demanda que, dans cette extrémité, on lui cherchât au moins une jolie nourrice. Quand on la lui eut trouvée, on lui en fit prendre le sein, et, au bout de onze mois au plus tard, il devint père d'un gros garçon.
Un des personnages les plus intéressants parmi les familiers de Grosbois, était le général Kosciusko. Ce noble et intrépide républicain était venu, après le désastre de la Pologne chercher un asile en France, où sa chevaleresquebravoure et l'élévation de son caractère lui avaient fait de nombreux amis. Le Directoire lui avait olfert une pension de 6.000 francs, mais, avec un désintéressement aussi délicat que rare^ il l'avait refusée, disant qu'il ne pouvait rien accepter de la France, en l'état de gêne financière où il la savait. De même que Kosciusko était l'ami intime de Barras, il
TALLIEN, KOSGIUSKO, FOUGHÉ 9
devint aussi celui de mou futur beau-père, letroisiènie consul Le Brun, et c'est pourquoi il signa mon contrat de mariage à la suite de Bonaparte, premier consul et de tous les membres de sa famille. Kosciusko, par le fait même de son désintéressement, ne disposa jamais que de peu d'argent : plus tard quand je fus nommé préfet de Seine-et-Marne, j'allai le voir de temps à autre dans une commune de ce département où il vivait dans la retraite chez un de ses amis de nationalité suisse et nommé, je crois, Zeldener, qui lui avait offert l'hospitalité. Cet ami et sa femme le comblaient de soins : ils avaient poussé la délicatesse et l'attention jusqu'à faire exécuter dans leur parc des mouvements de terrain figurant le relief d'un champ de bataille que le général avait, par sa valeur, conquis sur l'ennemi.
Le fameux Fouché, le futur duc d'Otrante, qui avait été ministre de la Police sous le Directoire et qui conserva ce ministère après que Bonaparte se fût emparé du pouvoir, ainsi qu'à toutes les époques d'ailleurs, venait voir Barras très souvent : en outre il correspondait avec lui dans l'intervalle de ses visites.
Je rencontrai enfin à Grosbois bon nombre de membres des assemblées nationales et surtout beaucoup d'officiers et de généraux, entre autres le général Bernadotte, beau-frère de Joseph Bonaparte.
Il y avait donc beaucoup de mouvement à Grosbois. Comme je l'ai raconté plus haut, la plupart des personnages qui s'y rendaient étaient mécontents de la révolution qui venait de s'opérer et il est probable que, dans l'intimité la plus stricte, ce mécontentement
se manifestait SOUS une forme très hostile. Néanmoins, je n'en voyais rien paraître, et la vie ostensible de Barras à Grosbois, où il tenait table ouverte, paraissait être celle d'un seigneur châtelain qui accueille tous les visiteurs avec une égale affabilité, et qui cherche, en amusant les personnes qu'il reçoit, à s'amuser lui-même. Si son occupation secrète était d'entretenir les mauvaises dispositions que ses amis ou ses faux amis lui témoignaient pour le nouveau gouvernement, s'il tenait même des conciliabules avec certains généraux, je n'étais pas initié à ces dangereuses réunions. Barras en apparence ne s'occupait que de ses plaisirs, parmi lesquels la chasse tenait le premier rang.
Souvent avaient lieu de grandes chasses à courre dirigées par Alexandre de Girardin qui était attaché en qualité d'aide de camp à l'état-major du général Berthier, ministre de la guerre, et qui devint plus tard, grand veneur de France. Girardin avait pour second M. d'Hanneucourt, qui, toujours en tête des chasseurs, sonnait du cor pour indiquer les mouvements des chiens et de la bête, et qui lui aussi fut plus tard un des grands officiers de la Vénerie. Je devais, par la suite, retrouver ces deux messieurs à Fontainebleau dirigeant une chasse qu'y donna le Duc d'Angoulême et à laquelle j'avais été invité comme préfet de Seine-et- Marne. Barras suivait généralement la chasse de Grosbois en compagnie de plusieurs dames et cavaliers.
Un jour, il y avait grande chasse : nombre de cavaliers et de dames en calèches y prenaient part. La bête que Ton avait lancée était un chevreuil que Barras avait fait prendre là veille dans son parc et lâcher