‹ Souvenirs du comte de PlancyChapitre 18 sur 85 · DIVERTISSEMENTS DE GROSBOIS · texte numérisé non relu

DIVERTISSEMENTS DE GROSBOIS

francs clans le chapeau. Je pensai tout d'abord qu'à ce jeu, comme aux autres de la vie, le hasard servait toujours la fortune et la puissance, mais, en y regardant de plus près, je crus m'apercevoir que, quand c'était le tour des jeunes gens, le garde avait soin de choisir les oiseaux les plus éveillés et même de les accompagner d'un mouvement de jet qui les faisait partir comme des flèches et gagner rapidement les cheminées, tandis que quand Barras ou quelque haut personnage connu du garde tirait, l'oiseau était accompagné au départ d'un demi-coup de pouce tel qu'il tombait mort au moment du tir, parfois même avant, ce qui n'en provoquait pas moins des salves d'applaudissements de la part des spectateurs, tandis que la pièce de cinq francs tombait généralement en ce cas dans la poche du malin garde.

Le soir, lorsqu'il y avait peu de monde à Grosbois, on faisait quelques parties. Une fois entre autres où les invités s'étaient retirés de bonne heure et où Barras était resté au salon avec quelques dames seulement et moi, la conversation vint sur le magnétisme. Comme je parlais de l'incrédulité que cette science éveillait en moi, Barras me proposa de me magnétiser, et je me prêtai à la plaisanterie, bien que je ne connusse pas au juste ce que cela signifiait et quels effets en pouvaient résulter. Barras s'approcha, puis, se mettant bien en face de moi, fit jouer ses mains devant mes yeux, tantôt en haut, tantôt en bas, puis de mille manières, si bien que je commençai à me troubler et éprouver une violente envie de dormir. La peur alors me prit, je fis un bond et me sauvai, ce qui fit beaucoup rire tout le monde.

Un jour qu'il y avait peu de monde à Grosbois et, qu'après le déjeuner, Barras était remonté chez lui pour y conférer avec quelques personnes, je restai avec madame Tallien dans une petite chambre du rez-de-chaussée dont une fenêtre donnait sur la belle avenue du château qui aboutit à la grande route. Je me trouvais seul avec la plus belle femme de Paris, et je me rappelle aujourd'hui que je me conduisis en cette occasion comme un véritable enfant : je perdis contenance, je me montrai timide, embarrassé, et certes je dus avoir l'air bien gauche! C'est qu'à cette époque on restait jeune longtemps, au lieu qu'à présent on devient vieux de bonne heure. Je crois que madame Tallien eut pitié de mes vingt et un ans, et pour avoir l'air de faire quelque chose, elle m'oftrit de me tirer les cartes. Je saisis avec empressement cette occasion de lui montrer que je n'étais pas absolument pétrifié : aussitôt, elle se plaça devant une table qui se trouvait contre la fenêtre, y prit un jeu de cartes qu'elle mêla et remêla, me le fit couper, me fit souffler dessus en prenant des airs de sorcière, puis se mit, avec un regard scrutateur et un sérieux admirable, à me prédire mon avenir. Elle me dit ce que les blondes et les brunes pensaient de moi, ce que je pensais d'elles : elle entremêlait le tout de perfidies, de trahisons, de duels; (ces derniers étaient alors à la mode), puis s'arrêtant tout à coup, elle hésita longtemps, puis finit par me dire : « J'ai une nouvelle bien triste à vous annoncer. » Gomme elle demeurait silencieuse, je la plaisantai de la terreur qu'elle paraissait éprouver et que son air grave finissait par me communiquer, et je la pressai de questions. Se levant

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alors, elle me dit : « Vous allez recevoir un courrier porteur d'une nouvelle qui vous affligera. » Sa phrase était à peine achevée qu'un postillon en livrée franchissait au grand galop, sous nos yeux, la grille du château et me remettait une lettre qui m'annonçait la mort d'une personne bien chère, de ma bonne grand'mère. Tout affligé, je pris congé de la belle madame ïallien et, bien des fois, je me suis remémoré cette petite scène. Si j'avais pu croire aux devineresses, j'avoue que la belle Tallita m'aurait fait penser qu'elle était un peu sorcière, d'autant que sa beauté, sa grâce, son amabilité ensorcelaient tout le monde, au point que je ne pense pas qu'un homme pût sortir d'auprès d'elle sans, penser qu'elle était la personne la plus accomplie qui fût au monde.

Si j*ai raconté ces anecdotes qui pourront paraître puériles à plus d'un, c'est pour montrer qu'à cette époque, même dans les circonstances les plus graves, des hommes dont l'existence était en péril, se divertissaient à des jeux d'enfants.

Cependant, Barras, dans la journée, recevait beaucoup de monde en son particulier et son valet de chambre venait souvent le chercher dans le salon où on ne le voyait plus reparaître. Comme je l'ai déjà dit, je n'étais pas admis à ces scabreux entretiens, mais je n'en appris pas moins par mon ami que la situation devenait sérieuse et que, dans peu, il y aurait de graves événements. Un jour Barras avait réuni dans son cabinet plusieurs généraux républicains qui semblaient partager ses opinions et ses mécontentements; on se plaignait ardemment de la violence avec laquelle Bonaparte s'était saisi du pouvoir et de ses actes

tyranni(iues. On rappelait notamment ce qui s'était passé lorsque les Chambres furent convoquées à Saint- Cloud, et l'on suggéra plusieurs moyens de renverser le tyran (c'est ainsi que dans ce milieu on appelait Bonaparte). Quelqu'un, je crois que c'était Barras, proposa comme meilleur et plus sûr moyen qu'à la première revue vingt généraux tirassent leur épée pour la plonger dans le cœur du Premier Consul. Bernadotte, beau-frère de Bonaparte, qui depuis fut roi de Suède, assistait à cette réunion. Il se leva avec précipitation de son siège, se promena avec agitation à travers la chambre, puis s'écria avec l'enthousiasme d'un conjuré : « C'est sublime , sublime 1 C'est un moyen infaillible et digne de l'antiquité 1 » puis il s'arrêta et ajouta : « mais.... je n'en aurai jamais le courage. »

J'ignore ce qui se passa à la suite de cette réunion ; je remarquai seulement que l'on devenait inquiet et que la cour de Grosbois revêtait un aspect de tristesse.

Le Premier Consul, qui ne savait sans doute pas que la belle Tallita tirait les cartes, qu'on mettait aux trousses d'un chevreuil ami une meute que l'on ne déchaîne le plus souvent que contre les loups et les sangliers, qu'un garde donnait des coups de pouce à des moineaux afin de faire passer Barras pour le plus adroit tireur, mais qui était certainement instruit du mauvais esprit de la petite cour du Directeur déchu lui fit intimer l'ordre de se retirer à Bruxelles.

Cette injonction contraria vivement Barras : il déclara avec un semblant d'énergie à son ami Fouché qu'il n'obéirait pas à ces ordres tyranniques et que même il y résisterait par la force. Je me trouvais jus-

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