BERNADOTTE A GROSBOIS
tement à Grosbois le jour où l'on organisait la résistance en cas d'attaque par la force armée. Une sorte de démence semblait s'être emparée de tout le monde. La petite cour était à la vérité bien diminuée parce que beaucoup de ceux qui la fréquentaient avaient eu connaissance des ordres du Premier Consul; tandis que les autres, comme je l'ai déjà raconté, ne venaient que par curiosité ou dans l'espoir de tirer profit de leur visite, ou bien encore pour surveiller. En résumé chacun venait pour soi, personne pour Barras. Quant à Fouché il continuait à venir tout aussi régulièrement.
11 ne restait donc plus à Grosbois que quatre aides de camp, quelques militaires, plusieurs femmes, et surtout énormément de mauvaise humeur. Les armes que nous avions à notre disposition n'étaient que nos fusils de chasse, et moi pauvre jeune homme de vingt-etun ans, venu là pour tendre une main amie à un ancien camarade, je me trouvais engagé dans une affaire qui semblait devoir très mal tourner. Mais, je l'avouerai ici, il ne me convenait pas de paraître reculer au moment du danger.
J'étais prêt à compromettre mon existence ou simplement mon avenir en me battant pour un homme qu'au fond je connaissais peu, et pour une cause que ma jeunesse ne me permettait pas d'apprécier pleinement. Qu'on n'oublie pas, comme je l'ai déjà dit, que j'entrais à peine dans ma vingt-deuxième année, que je sortais de l'Ecole militaire dont les élèves avaient tous des sentiments un peu chevaleresques. Il eût suffi qu'un homme que nous n'avions jamais vu nous regardât de travers pour que nous nous fussions bat-
tus avec lui. Il me semblait qu'il y aurait eu quelque chose de viL lorsqu'on ferme les grilles d'un château pour en défendre l'entrée contre l'ennemi, à se les faire ouvrir pour se sauver 1 Heureusement que tout cela ne fut qu'une courte comédie l
Les courriers se succédaient entre Paris et Grosbois. Fouclié, l'ami de Barras, et plus encore sans doute celui du Premier Consul, dont il me parut être le négociateur dans toute cette affaire, vint plusieurs fois engager Barras à obéir à l'ordre d'exil et à partir pour Bruxelles, mais il se heurtait toujours à un refus opiniâtre. J'appris qu'il venait de quitter Grosbois en disant à Tex-directeur qu'il ferait les plus grands efforts pour faire révoquer l'ordre d'exil et qu'en tout cas il le préviendrait à temps de ce qui pourrait arriver.
Malgré les dispositions prises en vue de la résistance, les gens de la maison n'en faisaient pas moins préparer les voitures de voyage. Mon ami Chomel vint alors me trouver et me dit : « Il se peut que » Barras soit obligé de partir sur-le-champ pour » Bruxelles : comme tu retourneras à Paris dans ton » cabriolet, il voudrait te charger d'une partie de l'or » qu'il ne pourra pas emporter : tu le lui remettras » aussitôt que les circonstances te le permettront. » Chomel et un autre aide de camp m'apportèrent dans une serviette des lingots d'or qu'ils eurent beaucoup de peine à placer dans mon cabriolet. C'était le soir, nous y montâmes nos pistolets à la main et primes la route de Paris.
Quelques heures après, un courrier apportait à Barras une lettre de Fouché le prévenant que le général