EXIL DE BARRAS A BRUXELLES
Hoiiaparte était bien décidé à le faire enlever de vive force s'il ne partait à l'instant^ et que plusieurs brigades de gendarmerie marchaient sur Grosbois. (C'était sans doute Fouché qui avait lui-môme dirigé ces brigades). Un palefrenier de confiance que Barras avait envoyé en éclaireur sur la route revint au grand galop lui dire qu'il avait vu à Greteil les brigades de gendarmerie en marche. Gomme, à ce moment, le château se trouvait réduit à ses seuls habitants, outre quelques femmes et quelques amis, on se décida à partir.
Quant à moi, à mon arrivée à Paris, je plaçai, avec l'aide de Chomel, les lingots sous le parquet de ma chambre dans l'appartement de garçon que j'occupais rue de Grammont, puis mon ami rejoignit l'ancien directeur sur la route de Bruxelles. Pendant plus d'un mois, je montai, dans cette chambre, une faction qui fut pour moi au début un terrible sujet d'esclavage et de crainte. Enfin, au bout d'un an, Ghomel vint reprendre le dépôt et le rendit à Barras qui devait en avoir besoin, car on me dit qu'à Bruxelles il continuait à tenir grand état de maison.
Ge fut seulement après la restauration des Bourbons que Barras rentra à Paris, mais il était devenu vieux et de plus assez malade : j'allai le voir et il me reçut avec la même amitié que par le passé, puis je ne le revis plus.
Barras était de haute taille, d'une complexion vigoureuse, et avait assez de dignité. Il était gai et aimable, mais semblait tenir à ce que chacun autour de lui se conduisît avec décence et modestie. La coquetterie chez les hommes ne lui plaisait pas : plu-
sieurs fois, dans son salon, il me mit en parallèle avec mon ami, son aide de camp, lui faisant remarquer combien ma toilette était simple comparée à la sienne qui paraissait éminemment recherchée et frivole par suite de l'arrangement de la cravate, des gilets de dessus et de dessous, la coupe des habits bourgeois, etc. La figure de Barras était agréable bien qu'il portât constamment une mouche de taffetas d'Angleterre, large comme une pièce de cinq francs, placée à la hauteur de l'œil et à un pouce de distance de celui-ci. Au 18 Brumaire il avait quarante-quatre ans.
Comme on a pu le voir par ce récit, la cour de Barras était très licencieuse. Elle passait, au dire de toute la France pour bien plus corrompue encore, et n'être pas seulement composée de courtisanes mais aussi de spoliateurs qui ruinaient l'Etat. Tout jeune, j'avais entendu parler de ces bruits, et c'est pourquoi j'avais éprouvé beaucoup de répugnance à me laisser présenter à l'ancien directeur. Je crois que par la suite l'opinion publique n'a pas varié et que la postérité ne modifiera pas cejugement. Toutefois, j'estime qu'on est allé trop loin en prêtant à Barras des goûts dépravés : ses aides de camp et lui avaient des maîtresses bien connues.
Si je me suis trouvé momentanément dans ce cercle, on se rappellera que seuls mes sentiments pour un ami m'y amenèrent. Pendant toute la durée du Consulat et de l'Empire, le nom de Barras se présenta bien rarement à mon esprit, alors même que, plus tard, j'engageais Chomel à revenir auprès de moi, me trouvant désormais en situation de lui procurer un emploi avantageux.