‹ Souvenirs du comte de PlancyChapitre 21 sur 85 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Séances du Conseil d'Etat. — Mission dans les Départements de la Belgique. — Ma nomination à la Sous-Préfecture de Soissons. — Répétitions et cérémonie du Couronnement.

Après le départ de Barras, je repris ma vie de jeune homme tant à Paris qu'à la campagne, sans plus avoir de relation avec les gens en place. Au bout de deux années de cette existence je songeai à me marier et ayant eu l'occasion de rencontrer plusieurs fois la fille du troisième consul Le Brun, je sollicitai sa main qui me fut accordée plusieurs mois après.

Je n'ai pas besoin de m'étendre ici en éloges sur le mérite et le talent de ce haut fonctionnaire, aussi bon père que bon ami et bon citoyen : la France entière comme sa famille ont pu les apprécier. Mon contrat de mariage fut signé par le Premier, le Second et le Troisième Consul, par Joséphine, ainsi que par tous les frères et beaux-frères de Bonaparte. A

côté de la signature de ces personnages qui tous devinrent empereur, impératrice, rois, reines, [princes ou princesses, figurait, curieuse antithèse, celle du plus illustre des républicains, le général Kosciusko, qui malgré tant de glorieux combats livrés à la Russie, ne parvint pas à sauver l'indépendance de la Pologne.

Mon beau-père, à qui j'avais fait part de mon désir d'entrer dans l'administration, demanda pour moi une place d'auditeur au Conseil d'Etat que le Premier Consul m'accorda aussitôt comme cadeau de noce.

Je suivais avec mon beau-père toutes les séances du Conseil d'Etat, qui étaient toujours présidées par le Premier Consul, et je fus ainsi initié à toutes les affaires de l'Intérieur, de l'Extérieur, de la Guerre, de la Marine, des Finances, du Trésor, de la Police, etc.. A l'époque où j'étais admis à en faire partie, la docte assemblée s'occupait de l'élaboration des codes immortels, formés de l'amalgame des anciennes coutumes de la France avec les prescriptions nouvelles que réclamait une société rajeunie. J'eus la bonne fortune d'assister aux lumineuses discussions d'où sortit le célèbre document juridique qui devait désormais régir la France entière et dont l'usage, en plus d'un pays, survécut à notre influence ou à la domination de nos armes.

L'étude des hautes questions qu'agitaient en ces réunions les jurisconsultes les plus éminents de l'époque contribuèrent à former mon jugement et à me donner l'éducation nécessaire pour les fonctions auxquelles j'allais être bientôt appelé.

De ce que le Premier Consul présidait toujours le Conseil d'Etat, certaines personnes ont voulu inférer que cette assemblée était servile et lui obéissait en tout. Je puis au contraire affirmer que les hommes les plus éclairés de France, en toutes les spécialités qui la composaient, y délibéraient en pleine liberté et que rien n'entravait jamais leurs discussions. Bonaparte s'attachait bien plus à profiter de leurs lumières qu1l ne prêtait attention à leurs opinions politiques. Parfois même, voulant égayer les débats, il apostrophait en ces termes quelqu'un des conseillers : « Voyons, M vous qui êtes jacobin, donneznous votre opinion, et vous M qui êtes royaliste,

dites-nous quelle est la vôtre. » En d'autres circonstances, il suspendait la discussion pour causer familièrement.

Chacun sait ce qui se passa lors de l'attentat dirigé contre le Premier Consul au moyen de l'explosion d'une machine infernale. Quelques-uns des complices de l'attentat étaient cachés dans Paris, notamment Georges Cadoudal. Le lendemain même du crime, Bonaparte, qui aurait pu se trouver sous l'impression d'une émotion bien naturelle, s'entretenait de cette affaire avec un calme vraiment admirable. « A l'heure qu'il est, disait-il, les Anglais débarquent » toujours des conspirateurs pour rejoindre ceux qui » sont cachés dans Paris et qui peuvent n'avoir pas » encore eu connaissance de l'événement. Ce sont » des vaisseaux anglais qui les déposent au bord de » la mer sur des rochers, d'où, à l'aide de cordages, » ils escaladent des endroits inaccessibles de la côte » pour échapper à la surveillance. A l'instant où je

» VOUS parle il en débarque encore qui s'acheminent » vers Paris, séjournant de ferme en ferme. »

Il proposa en conséquence au Conseil d'Etat de faire fermer les barrières et d'édicter la peine de mort contre les personnes qui auraient recelé des conspirateurs.

Le Conseil d'Etat semblait hésiter beaucoup à adopter des mesures aussi sévères, mais Bonaparte insista en lui disant : « Ne savez-vous donc pas qu'il » se trouve dans Paris d'anciennes religieuses? Les » bonnes filles dévotes abritent quelquefois par cha- » rite ces sortes de gens : mais, comme elles respec- » tent aussi les lois, quand elles sauront qu'il en » existe à ce sujets, elles ne voudront pas désobéir. » La mesure réclamée fut finalement prise.

On ne parvint pas à arrêter de suite Cadoudal qui réussit à s'échapper plusieurs fois au moment même où on était sur le point de le saisir, en sorte, nous disait Bonaparte, qu'à dilférentes reprises on trouva son lit encore chaud.

Dans un de ses jours d'épanchement, Bonaparte qui avait été prévenu probablement par la police d'un bruit ayant cours à Paris et d'après lequel M. de Cobenzl, ministre de l'Empereur d'Autriche, cacherait des armes dans son hôtel, dit avec assez de vivacité en plein Conseil d'Etat : « Les Parisiens ne » me connaissent donc pas encore : ils ne savent donc » pas que si M. de Cobenzl cachait des armes chez » lui, je ne le considérerais plus comme un am- » bassadeur, et que je le ferais pendre à la porte de » son hôtel comme un conspirateur, sans croire pour » cela blesser le droit des gens. »

Lorsqu'il fut devenu empereur, comme lorsqu'il était premier consul, Bonaparte s'attachait à présider les séances du Conseil d'Etat, et il aimait à donner souvent à ces délibérations un tour de causerie familière. C'est ainsi qu'une fois il dit tout à coup : « Il » paraît que le bruit court à Paris que je vais avoir » la guerre avec l'Autriche et que cette puissance fait » de grands armements : mais l'on ne sait donc pas » que si l'Empereur d'Autriche achetait un seul che- » val, je serais à Vienne avant qu'il ne fût harna- » ché. »

Un jour qu'il était question des traitements du clergé, l'Empereur demandait que ces traitements fussent augmentés ; mais le Conseil d'Etat ayant fait de sérieuses objections, l'Empereur répondit assez vivement : « Mais vous ne savez donc pas que les curés » sont ma meilleure police? »

Une autre fois la loi sur les préséances était en discussion. Lorsqu'on en vint au rang que devaient observer entre eux les préfets, les généraux, les évoques, le débat se prolongea longtemps. L'Empereur insistait pour que les évêques fussent placés les premiers; malgré qu'il eût dit que, si cela dépendait de lui, il leur donnerait le pas sur lui-même^, le Conseil d'Etat tint bon, et les évêques n'eurent pas le premier rang.

Je ne raconte ces anecdotes que pour témoigner une fois de plus, aussi bien de la noble indépendance du Conseil d'Etat que de la sagesse de Napoléon.

Toutes les délibérations étaient suivies d'une mise aux voix, et, la proposition une fois votée, l'Empereur ne laissait jamais paraître l'ombre d'un mécon-

tentement : il faisait passer à une autre question. Tout respirait le calme et la bienséance; jamais ni discours pompeux, ni moqueries ou amertumes : chaque raisonnement était appuyé d'arguments solides. Il se dégageait de ces séances une impression de dignité, telle que la devraient toujours garder, dans la discussion des intérêts publics, des hommes sages et expérimentés qui ont le respect d'eux-mêmes autant que celui des autres. Cet accord qui régnait dans le Conseil d'Etat, d'où l'intrigue, la jalousie, l'orgueil comme la servilité étaient, je le repète, strictement bannis, donnait à cette assemblée, chargée de préparer toutes les lois qui devaient être soumises aux votes de l'Assemblée législative et du Sénat, une influence considérable, et en faisait vraiment le premier corps de la nation.

Un jour où la réunion se tenait à Saint-Cloud, M. Régnaud de Saint-Jean-d'Angély, conseiller d'Etat, dit au Premier Consul qu'en raison de l'importance de la discussion qui allait s'ouvrir il serait peut-être nécessaire que les auditeurs se retirassent. Mais le Premier Consul lui répondit avec un bienveillant sourire : « J'ai autant de confiance dans mes auditeurs que dans mes conseillers d'Etat », et il ordonna seulement aux huissiers de sortir. Puis il demanda qu'on prêtât serment de ne rien divulguer de ce qui allait être discuté avant qu'un sénatus-consulte n'eût été promulgué pour le ratifier. Le serment prêté, on se mit à délibérer sur l'organisation d'un gouvernement impérial. Durant le cours de cette intéressante discussion qui se prolongea plusieurs jours sans qu'il en transpirât rien, le Premier Consul émettait son avis sur

toutes les questions avec une telle liberté d'esprit et même une telle gaîté qu'il semblait n'y avoir aucun intérêt personnel.

L'article ayant trait aux armes de France occupa à lui seul plusieurs séances et ce fut un de ceux sur lesquels il fut le plus difficile de se mettre d'accord. Les uns étaient d'avis de garder simplement les anciennes armes de France, les autres de prendre pour emblème un lion endormi, une de ses pattes étendues sur la carte de France, comme pour en défendre les frontiètres. Il y en eut qui proposèrent un aigle, mais leurs contradicteurs firent observer que certaines puissances avaient déjà pour armes un aigle disposé de différentes manières et qu'un pareil choix pourrait nous attirer la guerre, alors qu'une jeune dynastie ne pouvait bien s'asseoir qu'à la faveur de la paix. Cette dernière observation amena une réplique du Premier Consul qui marmotta à voix assez haute : « Ma dynas- » tie sera une des plus vieilles. »

On ne savait pas non plus comment parsemer le manteau impérial : les uns voulaient qu'il fût brodé des anciennes fleurs de lys, les autres d'abeilles. Les partisans des abeilles soutenaient qu'au temps des premières dynasties qui régnèrent sur notre pays, les abeilles se voyaient dans les armes de France, et que les fleurs de lys n'étaient que des abeilles mal dessinées, auxquelles elles s'étaient substituées par corruption. Ces raisonnements l'emportèrent et les abeilles furent adoptées.

L'étude de tant de graves questions ne suffisait pas cependant à détourner Bonaparte des préoccupations que lui causait l'attitude belliqueuse des enne-

mis de la France. Depuis quelque temps, il prenait ses dispositions pour opérer une descente en Angleterre et il venait de se rendre à Boulogne-sur-Mer afin d'y inspecter tous les bâtiments de la flotte ainsi que les troupes qu'il y avait réunies en vue de cette expédition. On sait qu'un auditeur au Conseil d'Etat partait de Paris chaque 'semaine pour porter au Premier Consul, partout où il se trouvait, les portefeuilles de tous les ministres. Le deuxième consul, Cambacérès, devenu archichancelier, voulut bien me charger de cette honorable commission. Je me rendis donc au Pont-de-Brique, maison d'assez belle apparence» située à la porte de la ville de Boulogne et où Bonaparte avait établi son quartier général. Je lui remis mes dépêches en main propre, et, quand il eut lu la lettre de Cambacérès, il me dit de remettre le portefeuille au Secrétaire d'Etat. Je le lui portai aussitôt : M. Maret me prévint alors de l'habitude qu'avait Bonaparte, lorsqu'il signait le travail des ministres, de faire appeler l'auditeur qui l'avait apporté, parce que celui-ci, ayant assisté aux séances du Conseil d'Etat, il lui faisait souvent des questions sur ce qui avait été dit. Je devais en conséquence me représenter le lendemain à dix heures du matin. Je n'eus garde de manquer au rendez-vous, mais l'Empereur était si occupé de sa flottille, de la revue qu'il devait passer, de la première distribution des croix de la Légion d'honneur qu'il venait de créer peu de temps auparavant, qu'il remit au lendemain la signature des portefeuilles. Il fit de môme pendant plusieurs jours : enfin le ministre secrétaire d'Etat m'annonça que Bonaparte avait, la veille au soir, signé le travail et qu'il medonnaitune

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