FUNÉRAILLES DE DESAIX
répartir pendant cinq années à raison de 5,000 ouvriers travaillant dix journées par an. Pour une population de 0,000 âmes ce n'était pas une chargeexcessive.
A peine arrivé dans le département de la Doire, j'eus un noble et douloureux devoir à y remplir.
L'Empereur venait de décider que les restes du général Desaix, tué à la bataille de Marengo, seraient déposés dans un tombeau construit dans l'église du Grand-Saint- Bernard à la limite du Piémont et du Valais ; et je recevais du ministre de l'Intérieur l'ordre d'assister à la cérémonie funèbre, à laquelle se rendraient le ministre de la Guerre Berthier, le gouverneur général du Piémont Menou et le général commandant le département. Le Grand Bailli du Valais devait aussi assister à l'office qui serait célébré par les moines du couvent.
Au jour indiqué nous étions tous réunis à l'hospice du Grand-Saint-Bernard.
Cent grenadiers de la Garde escortaient les restes précieux de Desaix, et c'était un spectacle imposant et pittoresque à la fois que celui de ce cortège gravissant les sentiers étroits et tortueux de la montagne.
Le ministre de la Guerre reçut le cercueil à la porte du couvent et le remit aux moines de l'hospice qui l'accompagnèrent à l'église, tandis que nous suivions à quelques pas en arrière.
A l'issue de l'office, le cercueil fut déposé dans une tombe creusée à l'intérieur de l'église, au long d'un de ses murs; le ministre de la Guerre prit une branche de laurier et la jeta dans la tombe : nous en fîmes autant, et aussitôt commença la distribution des médailles frappées en mémoire de cette cérémonie.
Chacun des principaux fonctionnaires en reçut une d'or, d'argent ou de bronze, suivant son rang. Après que nous fûmes rentrés au couvent, un colonel étant venu prier le ministre de la Guerre de lui remettre une médaille, Berthier lui demanda rudement si lui aussi avait jeté une branche de laurier dans la tombe. « J'étais dans une tribune avec des dames, répondit le colonel, mais je l'ai fait en intention. — Allez alors en jeter une, » lui répliqua Berthier avec la même rudesse. Le colonel sortit sans mot dire et revint, quelques instants après dire au ministre qu'il avait exécuté ses ordres. Berthier lui fit alors donner une médaille de bronze seulement. Pour moi je trouvai que le colonel, par sa respectueuse soumission, en aurait bien mérité une en or I
J'ai dit que le Grand Bailli du Valais devait assister à la cérémonie : il y vint en effet accompagné de ses deux filles âgées de vingt-quatre à vingt-six ans. Le gouverneur du Piémont, le général Menou, fit montre de galanterie à l'égard de ces deux demoiselles, notamment de la plus jeune qui était assez jolie, avant et pendant le repas dont la cérémonie fut suivie. C'était un homme aimable à la manière des grands seigneurs de la cour de Louis XVI ; il en avait la grâce, l'esprit et la politesse. Il paraissait enchanté des manières avenantes et de la fine conversation de la jeune fille qu'on lui avait présentée sous l'appellation de « la Parisienne », parce que, disait-on, elle arrivait de Paris : il lui avait ofl'ert la main pour la conduire à table et la reconduire après, et même il lui avait quelque peu pressé les doigts, avec une certaine tendresse, comme pour l'engager à se pro-